Au Portugal, Noé Duchaufour-Lawrance imagine un autre rapport au design

Depuis son installation à Lisbonne en 2017, Noé Duchaufour-Lawrance a déplacé son regard. Avec Made in Situ, le designer explore les savoir-faire portugais et imagine, avec les artisans locaux, sept séries où la matière, le territoire et la transmission deviennent le point de départ de nouvelles formes. Une recherche exposée pour la première fois au Mobilier national, à Paris.

Depuis son installation au Portugal, en 2017, Noé Duchaufour-Lawrance a développé une réflexion profonde sur le métier de designer. De ses rencontres sont nées sept séries d’objets hybrides, sous le label Made in Situ, entre design contemporain et savoir-faire ancestraux. L’ensemble est exposé, pour la première fois, au Mobilier national, à Paris.


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De Paris à Lisbonne, changer de terrain

En 2002, à seulement 28 ans, il avait créé l’événement avec le décor futuriste du restaurant Sketch, à Londres. Côté éditeurs, il avait ensuite enchaîné les collaborations depuis ses débuts : Zanotta, Tacchini, Hermès, Baccarat, Saint-Louis, enfin le canapé Ottoman pour Cinna. Au passage, il avait été nommé Designer de l’année 2006 au salon Maison & Objet.

Noé Duchaufour-Lawrance devant les créations Dry Vases issues de la série « Barro Negro ».
Noé Duchaufour-Lawrance devant les créations Dry Vases issues de la série « Barro Negro ». SANDA VUCKOVIC

« Depuis la fin de mes études, j’étais pris dans un engrenage, j’avais mon propre studio d’architecture intérieure et de design. Sans y prendre garde, on se retrouve dans un système dont on a peur de sortir. Je cherchais une échappatoire », raconte-t-il. Il la trouve en 2017. Après une pause au Brésil, le designer atterrit à Lisbonne pour le Nouvel An. C’est le déclic : « Il y avait là la joie de vivre, la vie dehors, les plages à vingt minutes de la ville… C’est là que je voulais être ».

Grandi en Bretagne nord, Noé Duchaufour-Lawrance décompresse en pratiquant le kitesurf. La connexion à la nature le taraude. « Je fréquentais alors des chefs engagés, tels qu’Alexandre Gauthier ou Armand Arnal. Ils prônaient un rapport viscéral au terroir et aux saisons. Je me suis dit : “Si les chefs se rapprochent à ce point de la nature, pourquoi nous, les designers, ne nous reconnectons pas aux éléments ?” »

Série « Burnt Cork ». En traversant le Portugal en voiture, le designer a été sensible aux forêts ravagées par les incendies. De ce voyage initiatique est née une série où l’écorce brûlée du chêne-liège, destinée au rebut, est broyée, puis compressée dans des dégradés de granulats, de différents diamètres et couleurs. Le mobilier est sculpté dans les blocs, découpés avec précision grâce à une machine CNC 7 Axes, où la matière se révèle d’une grande douceur. Une ode à la résilience de la nature.
Série « Burnt Cork ». En traversant le Portugal en voiture, le designer a été sensible aux forêts ravagées par les incendies. De ce voyage initiatique est née une série où l’écorce brûlée du chêne-liège, destinée au rebut, est broyée, puis compressée dans des dégradés de granulats, de différents diamètres et couleurs. Le mobilier est sculpté dans les blocs, découpés avec précision grâce à une machine CNC 7 Axes, où la matière se révèle d’une grande douceur. Une ode à la résilience de la nature. Clément Chevelt

Lisbonne est le terrain idéal. « On y croise des maraîchers vendant directement leurs récoltes au marché et, côté artisanat, beaucoup de choses sont encore fabriquées à la main. » Du jour au lendemain, Noé Duchaufour-Lawrance boucle ses valises. « S’en est suivi ce moment merveilleux où pendant un an j’ai affiné mon projet, tout en gardant mon studio à Paris. J’ai monté une équipe locale et nous avons mis au point le concept Made in Situ. »

Made in Situ, le territoire comme matière première

Autofinancé, ce projet personnel consiste à détecter dans un territoire, ici le Portugal, des savoir-faire ancrés dans la culture locale. « Je suis mon seul commanditaire, souligne le designer. La règle est que chaque pièce raconte son terroir, sa matière originelle, la main qui l’a transformée. Les questions environnementales, les problématiques des matériaux, les hommes, tout est connecté. »

Série « Chêne & Liège ». Pour le cinquième chapitre de ses recherches, le designer a élargi son périmètre et s’est rendu dans le massif des Maures, en France. C’est là que pousse le chêne-liège, dont la particularité est de résister aux feux de forêt. Sur ses meubles se lit la dualité du matériau : son écorce brute et un bois à la veine sinueuse et tourmentée, travaillé par les ébénistes locaux.
Série « Chêne & Liège ». Pour le cinquième chapitre de ses recherches, le designer a élargi son périmètre et s’est rendu dans le massif des Maures, en France. C’est là que pousse le chêne-liège, dont la particularité est de résister aux feux de forêt. Sur ses meubles se lit la dualité du matériau : son écorce brute et un bois à la veine sinueuse et tourmentée, travaillé par les ébénistes locaux. Clément Chevelt

Poterie, ébénisterie, arts du feu, une fois les techniques repérées, Noé Duchaufour-Lawrance provoque la rencontre. De ce dialogue émergent des formes inédites, inscrites dans leur géographie. En presque dix ans et sept séries d’objets, le designer a dressé un portrait contemporain des paysages, de la terre et de la mer, du végétal et de l’animal et, enfin, des hommes qui peuplent son rêve lusitanien.

Hervé Lemoine, président des Manufactures nationales, Sèvres et Mobilier national, salue cet engagement : « Le travail de Noé est une boîte à outils précieuse. Il invente un nouveau rapport au territoire et à la matière. Cette contextualisation poussée à l’extrême, ses séries, très abouties, ouvrent des pistes de réflexion passionnantes pour nos propres institutions, en particulier notre Laboratoire des pratiques durables, en partenariat avec la Fondation Bettencourt Schueller. »

Sept séries, sept savoir-faire portugais

Numérotées de 1 à 7, les séries explorent chacune un médium. « Xisto » : la pierre de schiste. « Bonze & Beeswax » : les éclats du feu de la fonderie et des bougies en cire d’abeille. « Burnt Cork », elle, réinvente le liège à partir d’écorces de chênes-lièges brûlés dans les incendies. « Chêne & Liège », quant à elle, joue la dichotomie entre l’écorce brute et le bois de chêne usiné. « Azulejos » est un hommage poétique aux océans, en céramique traditionnelle ; « Caretos » convoque les fêtes folkloriques.

Série « Barro Negro ». Une technique ancestrale consiste à cuire la poterie à l’étouffée sous un dôme de terre et de végétaux. La surface s’imprime alors de la trace du feu. Autrefois, les familles se réunissaient en cérémonie afin de pratiquer ensemble ce rituel, appelé soenga au Portugal. Inspirée de la forme des rochers de la Serra do Caramulo, qui lui rappellent les blocs de granit de sa Bretagne, cette série de vases est un hommage aux paysages et aussi à l’esprit de communauté.
Série « Barro Negro ». Une technique ancestrale consiste à cuire la poterie à l’étouffée sous un dôme de terre et de végétaux. La surface s’imprime alors de la trace du feu. Autrefois, les familles se réunissaient en cérémonie afin de pratiquer ensemble ce rituel, appelé soenga au Portugal. Inspirée de la forme des rochers de la Serra do Caramulo, qui lui rappellent les blocs de granit de sa Bretagne, cette série de vases est un hommage aux paysages et aussi à l’esprit de communauté.

Baptisée « Barro Negro », la première en date pose les bases de recherche. Elle emprunte une technique séculaire de poterie, le soenga. Les pots sont cuits à même le sol, sous un dôme de terre, d’épines de pin et de rafles de maïs. La cuisson produit une céramique à la patine noir cendre.

Pour ce projet, le designer est allé chercher deux artistes, Xana Monteiro et Carlos Lima de l’atelier Barraca dos Oleiros, dans la ville de Tondela. « Nous étions fans de son univers, raconte Carlos Lima, dans le livret consacré à cette collection. Le dialogue s’est instauré. Ma plus grande fierté est de voir comment Noé s’est laissé inspirer par les reliefs de nos montagnes du Caramulo. Il a fallu une patience infinie, des dizaines d’essais pour arriver à concrétiser ses croquis. »

Série « Caretos ». Au nord du Portugal, le festival des Caretos est une fête traditionnelle inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco. Il se déroule chaque année au moment de Mardi gras et met en scène de grandes figures masquées, dansantes et munies de grelots. En hommage à la folie et à l’énergie de cette fête mystique, Noé Duchaufour-Lawrance a dessiné sept tabourets habités par les esprits des Caretos, réalisés à la main par les mêmes artisans qui sculptent ces masques païens.
Série « Caretos ». Au nord du Portugal, le festival des Caretos est une fête traditionnelle inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco. Il se déroule chaque année au moment de Mardi gras et met en scène de grandes figures masquées, dansantes et munies de grelots. En hommage à la folie et à l’énergie de cette fête mystique, Noé Duchaufour-Lawrance a dessiné sept tabourets habités par les esprits des Caretos, réalisés à la main par les mêmes artisans qui sculptent ces masques païens. Matilde Travasso

Pousser la tradition dans ses retranchements sans la dénaturer et lui faire adopter un langage contemporain : c’est tout le pari de Made in Situ. « Les frictions esthétiques sont nécessaires, sourit le potier, sinon on n’évolue pas. » Le fruit de leurs recherches a été scellé lors d’une cérémonie de soenga, un soir de pleine lune, en juillet 2020. L’une des séries est en cours d’acquisition par le Centre Pompidou.

Au Mobilier national, raconter l’enracinement

Au Mobilier national, la présentation des vases et des luminaires en terre noire s’enrichit d’une expérience immersive. Une fragrance sur mesure, signée par le nez Daphné Bugey, recrée l’atmosphère olfactive de la cuisson : effluves de fumée, d’eucalyptus, de pin et de mousse.

Série « Chêne & Liège ». Pour le cinquième chapitre de ses recherches, le designer a élargi son périmètre et s’est rendu dans le massif des Maures, en France. C’est là que pousse le chêne-liège, dont la particularité est de résister aux feux de forêt. Sur ses meubles se lit la dualité du matériau : son écorce brute et un bois à la veine sinueuse et tourmentée, travaillé par les ébénistes locaux.
Série « Chêne & Liège ». Pour le cinquième chapitre de ses recherches, le designer a élargi son périmètre et s’est rendu dans le massif des Maures, en France. C’est là que pousse le chêne-liège, dont la particularité est de résister aux feux de forêt. Sur ses meubles se lit la dualité du matériau : son écorce brute et un bois à la veine sinueuse et tourmentée, travaillé par les ébénistes locaux. Clément Chevelt

L’exposition prévoit une scénographie pour chacun des sept chapitres, faisant appel à l’image, au son, aux odeurs : « Nous ne les présentons pas en situation dans un intérieur, explique Noé Duchaufour-Lawrance, nous racontons leur enracinement. On transmet une émotion. »

Hervé Lemoine a voulu confronter les collections historiques du Mobilier national aux pièces contemporaines. Pour les arts du feu, l’historien des savoir-faire Hugues Jacquet a sélectionné une tapisserie du XVIIe siècle d’après Charles Le Brun, représentant Héphaïstos dans sa forge. Pour le bronze, le choix s’est porté sur des appliques d’époque de style rocaille.

Série « Barro Negro ». Une technique ancestrale consiste à cuire la poterie à l’étouffée sous un dôme de terre et de végétaux. La surface s’imprime alors de la trace du feu. Autrefois, les familles se réunissaient en cérémonie afin de pratiquer ensemble ce rituel, appelé soenga au Portugal. Inspirée de la forme des rochers de la Serra do Caramulo, qui lui rappellent les blocs de granit de sa Bretagne, cette série de vases est un hommage aux paysages et aussi à l’esprit de communauté.
Série « Barro Negro ». Une technique ancestrale consiste à cuire la poterie à l’étouffée sous un dôme de terre et de végétaux. La surface s’imprime alors de la trace du feu. Autrefois, les familles se réunissaient en cérémonie afin de pratiquer ensemble ce rituel, appelé soenga au Portugal. Inspirée de la forme des rochers de la Serra do Caramulo, qui lui rappellent les blocs de granit de sa Bretagne, cette série de vases est un hommage aux paysages et aussi à l’esprit de communauté. Laura Mis

On mesure le chemin parcouru par le designer, d’un naturalisme classique à un naturalisme brut. « Avant Lisbonne, j’avais une vision très urbaine de la nature, reconnaît le designer. C’était une source d’inspiration esthétique, conceptuelle, parfois fantasmée. Je n’étais pas réellement connecté. »

Quel avenir pour le design ?

Au-delà de la forme, Made in Situ interroge la mutation du design face aux enjeux écologiques. Alors qu’une nouvelle génération de créateurs se détourne de l’édition de masse au profit du collectible design, plus libre et plus concerné, Noé Duchaufour-Lawrance préfère créer des ponts.

Série « Azulejos ». À Lisbonne, les carreaux traditionnels aux dessins bleus sur fond blanc s’affichent jusque sur les façades. Pour cette production très personnelle, Noé Duchaufour-Lawrance a choisi de représenter sur des paravents l’océan Atlantique. Grâce à la manufacture Viúva Lamégo, fondée en 1849, il a été initié à la technique de la céramique noire où il a sculpté, peint, puis émaillé le déferlement des vagues.
Série « Azulejos ». À Lisbonne, les carreaux traditionnels aux dessins bleus sur fond blanc s’affichent jusque sur les façades. Pour cette production très personnelle, Noé Duchaufour-Lawrance a choisi de représenter sur des paravents l’océan Atlantique. Grâce à la manufacture Viúva Lamégo, fondée en 1849, il a été initié à la technique de la céramique noire où il a sculpté, peint, puis émaillé le déferlement des vagues. Clément Chevelt

« Made in Situ est mon laboratoire de recherche. Je reste fidèle à mes éditeurs historiques, comme Tacchini ou Bernhardt Design. Ils ont les mêmes interrogations que moi. Le design est né avec l’ère industrielle pour servir l’industrie. Aujourd’hui, se pose la question de l’impact environnemental et de la surproduction. On ne stoppe pas un système d’un coup. Hier, le succès des précurseurs du vin bio a poussé les grands crus de Bordeaux à revoir leurs méthodes. C’est le même basculement dans le design. Les grands éditeurs intègrent des matières naturelles et locales. Je ne crois pas aux interdictions qui créent de la frustration. Je crois que le premier moteur du changement, c’est le plaisir et l’émerveillement. »

> « Made in situ ». Au Mobilier national, 42, avenue des Gobelins, 75013 Paris, du 9 octobre au 29 novembre 2026. Mobiliernational.culture.gouv.fr


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