Richard England : voyage dans l’architecture d’un Maltais visionnaire

À bientôt 90 ans, Richard England a produit un nombre impressionnant de projets innovants, pour la plupart à Malte, son île natale. Son attachement à l’esprit du lieu en fait une figure à part dans le paysage de l’architecture postmoderne de la seconde moitié du XXe siècle.

Il y a les architectes que l’histoire finit par consacrer… et ceux que le temps semble avoir oubliés en chemin. Richard England appartient à cette deuxième catégorie, du moins hors de son île natale, où son nom est pourtant indissociable du paysage architectural. Formé auprès de Gio Ponti, nourri de Corbusier mais aussi de poésie, de spiritualité et de culture vernaculaire, il a construit une œuvre où la mémoire des lieux compte autant que l’audace des formes. Pour comprendre cette architecture à Malte aussi colorée que singulière, il fallait donc aller voir sur place.


À lire aussi : City guide : Sham Shui Po, le Hong Kong des faux touristes et vrais locaux


Richard England, un architecte maltais longtemps méconnu

L’histoire démontre souvent que certains créateurs de génie sont totalement passés à travers les mailles du filet médiatique international, en dépit de la reconnaissance par la profession. À la fin de leur parcours, la tendance et plus encore le buzz des réseaux les rattrapent – menant une plus large opinion à reconsidérer la pertinence de leur création dans le contexte des époques traversées, validant ainsi leur caractère visionnaire. L’architecte Richard England est à n’en pas douter de ceux-là…

Portrait de Richard England.
Portrait de Richard England. Jonathan Borg

Au détail près que chez lui, à Malte, l’architecte est une figure connue d’à peu près tout le monde. Un jour, une invitation pour une exposition monographique, organisée par Kolektiv, une association de Marseille qui a pris ses quartiers à la Cité radieuse, arrive dans les boîtes aux lettres. Le nom de l’architecte exposé, England, ne dit rien mais interpelle. Et puis, les quelques images jointes captent l’attention par leur efficacité. Des jeux de couleurs, allant du pastel au très chatoyant, associés à des combinaisons de formes géométriques parfaitement maîtrisées. Le tout, baigné d’une lumière si caractéristique du Sud, génère un rendu semblant presque sorti d’un logiciel de traitement d’images.

Sans connaître l’auteur des projets, on citerait volontiers les architectes Ettore Sottsass, Michael Graves, Alessandro Mendini ou un autre postmoderne italien voire Luis Barragán… mais avec tout de même certains détails architectoniques distinctifs. Alors, forcément, on n’hésite pas à répondre présent pour percer l’intrigue.

England, aujourd’hui âgé de 89 ans, a même fait le déplacement pour inaugurer son accrochage de dessins, photos et autres documents d’archives à la Cité radieuse. L’événement est modeste mais suffisamment éloquent pour confirmer l’intuition.

Aquasun Lido, à Saint Julians (1983).
Aquasun Lido, à Saint Julians (1983). Picture courtesy Richard England

Les projets postmodernes de Richard England, qu’il s’agisse d’hôtels, de villas, d’églises, de jardins ou encore de bâtiments officiels, sont tous empreints d’une géniale modernité créative, mêlant héritage palladien et influences vernaculaires – dont les sources demeurent, à ce stade de l’analyse, encore énigmatiques.

L’exposition insiste sur les liens conceptuels entre l’architecture de Le Corbusier et celle de Richard England, dont on va vite comprendre que la pratique est plus en proie à l’esprit du lieu qu’à la politique de la table rase.

« Vous savez que Le Corbusier est venu à Malte… il y a fait escale en 1933, lors de la croisière entre Marseille et Athènes où avait lieu le 4e Congrès international d’architecture moderne et qui allait augurer de la fameuse Charte d’Athènes », explique l’architecte, ravi de ce parcours à rebours vers la citée phocéenne.

De Gio Ponti à Malte, une architecture nourrie de mémoire

Le Corbusier n’a pas été la première source référentielle pour Richard England… En effet, c’est à Milan, chez Gio Ponti, que le jeune Maltais, fraîchement diplômé en architecture, a fait ses armes. Un coup de chance que le génie italien soit venu, lui aussi, sur l’île pour répondre à un appel à projet – qu’il ne fera pas. Le père de Richard, architecte lui-même, en profite pour convaincre Gio Ponti de prendre son fils dans son agence.

Chapelle du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera (1996).
Chapelle du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera (1996). Peter Bartolo Parnis

Dans la pure tradition du maître éclairant l’élève de sa vision, il va ainsi lui apporter tout le bagage nécessaire pour nourrir son esprit : « Nous n’étions pas plus d’une vingtaine dans le studio et Ponti prenait le temps d’échanger quasi au quotidien avec chacun ».

Richard England a tiré de là sa polyvalence à pratiquer autant le dessin que l’écriture, la photographie que la poésie. Si l’Italie des années 1960 est on ne peut plus propice à l’éclosion des agences d’architecture et de design, Richard décide néanmoins de retourner sur son île pour se lancer, muni d’une lettre de recommandation de Gio Ponti.

Sans doute avait-il le mal du pays, de surcroît loin d’un père auquel il est très attaché. Celui-ci le lui rend bien, puisqu’il lui confie, en guise de cadeau de retour, le projet d’une église pour le petit village de Manikata, dans le nord-ouest de l’île principale. Il lui faudra douze années pour finaliser l’édifice religieux, devant faire face au scepticisme des paysans comme de l’archevêque, davantage enclin à des formes classiques.

« Ils voulaient tous un dôme plus grand que celui des voisins », raconte Richard England.

Pourquoi Richard England est indissociable de Malte

Alors comment ne pas envisager à notre tour un voyage à Malte pour prendre la mesure de ses réalisations et comprendre le contexte de cette profusion de projets. À peine sorti de l’aéroport, en direction de l’hôtel Salini dont il s’est vu confier l’architecture en 1968 – le bâtiment a malheureusement été dénaturé depuis –, on est marqué par l’omniprésence d’une couleur miel que l’on avait déjà remarquée dans les images de Richard England.

Chapelle dans le jardin de méditation du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera.
Chapelle dans le jardin de méditation du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera. Daniel Cilia

Oscillant du sable clair à l’ocre foncé, selon la luminosité du soleil, cette ambiance est due à une pierre calcaire jaune (limestone) dont regorge le sous-sol de Malte et qui a servi de matériau de construction à la grande majorité des bâtiments, mais aussi des murets en pierre sèche qui bordent les routes.

Une rapide parenthèse est nécessaire pour bien se figurer Malte… Il s’agit d’un petit archipel composé d’une île principale de 30 kilomètres sur 15, situé au cœur de la Méditerranée, à 90 kilomètres au sud de la Sicile et à quelque 300 kilomètres de la Tunisie.

Jardin de méditation du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera (2014).
Jardin de méditation du Dar Il-Hanin Samaritan, à Santa Venera (2014). Peter Bartolo Parnis

Sur cette terre, à la végétation très rase, on recense les premières traces humaines à partir du VIe millénaire avant notre ère. Les Phéniciens, les Carthaginois, les Arabes ou encore les Normands vont y passer jusqu’à ce que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, rebaptisés chevaliers de Malte, s’y installent à partir de 1530.

Ces militaires religieux sont issus des grandes noblesses européennes et, grâce à leur fortune, ils vont façonner un incroyable maillage architectural. Pas moins de 400 églises, des forteresses, des palais somptueux, des ports… et évidemment la ville de La Valette. Ce patrimoine inestimable, les Anglais, présents de 1800 à 1964, vont le préserver.

Aquasun Lido, à Saint Julians (1983).
Aquasun Lido, à Saint Julians (1983). Romain Laprade

En arpentant ce gros caillou, désormais rallié à l’Europe, on comprend mieux le contexte dans lequel Richard England a grandi, puis développé sa pratique.

Nous retrouvons l’architecte chez lui, dans une belle maison moderniste, dessinée par son père au début des années 1960. L’intérieur, de ce que nous en apercevons, regorge de livres, d’objets, d’œuvres d’art et de dessins. Le dessin est d’ailleurs une activité qu’il entretient quotidiennement sans limite.

À la question de savoir pourquoi il n’a jamais produit de projets en Europe continentale, Richard England semble feinter en arguant les valeurs d’une architecture maltaise qui a un sens de la mémoire des lieux, mémoire qu’il se doit de connaître.

Église et cloître Saint-François-d’Assise, à Qwara (1990-1996).
Église et cloître Saint-François-d’Assise, à Qwara (1990-1996). Kolektiv Cité Radieuse

Pourtant, il ne se prive pas de répondre à des sollicitations du côté de l’Arabie saoudite, de l’Irak ou encore du Kazakhstan, mais en prêtant à chaque fois une attention particulière à l’existant, tout en misant sur l’audace. Il pense ainsi qu’une nouvelle branche, différente, peut pousser d’un vieil arbre. « Un régionalisme valable et contemporain », résume-t-il en citant le critique d’architecture Charles Knevitt.

Richard England adore les anecdotes et les citations, il convoque aussi volontiers Vitruve, Bernard Rudofsky en même temps que Jorge Luis Borges, Italo Calvino ou Béla Bartók, quand ce ne sont pas des références bibliques.

Église et cloître Saint-François-d’Assise, à Qwara (1990-1996).
Église et cloître Saint-François-d’Assise, à Qwara (1990-1996). Kolektiv Cité Radieuse

La spiritualité semble, en effet, l’un des moteurs de sa réflexion, non pas sur le mode d’une vénération aveugle, mais avec une approche théologique qui guide l’élévation de l’esprit.

Ce n’est donc pas tout à fait un hasard s’il a réalisé de nombreux projets pour l’Église, mais qui tous s’écartent de la norme et des poncifs habituels. Alors évidemment, il nous faut aller voir l’église Saint-Joseph, à Manikata.

Manikata, mémoire maltaise et audace architecturale

On y perçoit des inspirations de la chapelle Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp (Haute-Saône), qu’il a visitée durant ses mois milanais précédant son retour à Malte. Mais un passage par l’un des sites des temples mégalithiques de Malte reste indispensable pour saisir l’empreinte maltaise que Richard England a voulu exprimer.

Espaces intérieurs du Saint James Cavalier Centre for Creativity, à La Valette (2000).
Espaces intérieurs du Saint James Cavalier Centre for Creativity, à La Valette (2000).

Ces édifices monumentaux, érigés pendant les IVe et IIIe millénaires avant J.-C., seraient les premiers au monde construits en pierre sèche. Ils ont la particularité de disposer de chambres circulaires ou ovoïdes, rappelant à bien des égards le plan de Manikata.

De même, impossible de faire abstraction des similitudes avec certains principes de symétrie et d’ornements caractéristiques de ces constructions préhistoriques. Tout au long de sa carrière, Richard England va s’employer à créer des allers-retours visuels, formels, conceptuels qui alimentent la mémoire, utilisant l’architecture pour y parvenir.


À lire aussi : Au Muy, Bernar Venet vit d’art et d’eau fraîche