Gaetano Pesce, designer, artiste et magicien de la matière

L’édition 2024 du Salon du meuble de Milan (du 16 au 21 avril), aura une saveur singulière, suite au départ de Gaetano Pesce. Célébré à l’occasion des 20 ans de la collection Fish, conçue pour la maison d’édition Corsi Design dont font partie ses célébrissimes vases en résine, le designer, architecte et artiste italien sera aussi au cœur d’une exposition à la Bibliothèque Ambrosienne. Baptisée “Nice to see you”, elle présentera des pièces réalisées entre 2023 et 2024. Deux événements qui auront lieu sans l’artiste, figure de proue du design radical, qui nous a quittés le 3 avril 2024.

Tout commence en 1939, année de la naissance de Gaetano Pesce à La Spezia, en Ligurie, au Nord de la botte. Il étudie dans un premier temps l’architecture, à 20 ans, à Venise, où il est l’élève de Carlo Scarpa (1906 – 1978). Toujours dans la Cité des Doges, il se frotte au dessin industriel, tout en participant au Gruppo N, qui explore l’art programmé, proche de l’art optique et cinétique.


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Gaetano pesce : un goût certain pour l’innovation

En 1962, il fonde son agence à Padoue. Trois ans plus tard, il fait la connaissance d’un certain Cesare Cassina. Une rencontre qui donnera lieu à une collaboration longue et fructueuse, à la veille d’une période fondamentale de sa carrière. “La fin des années 60 correspond à ses premières expériences avec l’industrie et aux premières élaborations d’objets industriels à “double fonction”, auxquels Gaetano Pesce confère une charge symbolique forte qui s’ajoute à leur traditionnelle fonctionnalité.” pouvait-on lire dans le dossier de presse de l’exposition de 1996 au Centre Pompidou, « Gaetano Pesce : Le temps des questions ».

Gaetano Pesce en 2014. (c) Young-Ah Kim
Gaetano Pesce en 2014. (c) Young-Ah Kim

Parmi ces pièces à double tiroirs, trône en majesté le fauteuil Up5, plus connu sous les surnoms de La Mamma ou Donna. Pensé dans le sillage des assises gonflables qui font fureur dans les sixties, le meuble fait son apparition au Salon du Meuble de Milan en septembre 1969. Sur le stand de C&B (qui deviendra plus tard B&B Italia) de simples galettes se gonflent pour prendre la forme des célèbres assises tout en rondeurs. Réaction au design industriel de l’après-guerre, Up5 est une petite prouesse technique. Avec un mélange de polyuréthane expansé comprimé et de gaz fréon, le fauteuil prend vie une fois son emballage ouvert, au contact de l’air, à travers son enveloppe textile stretch.

La famille « Up » imaginée par Gaetano Pesce pour B&B Italia.
La famille « Up » imaginée par Gaetano Pesce pour B&B Italia.

Outre cette innovation, La Mamma porte aussi un message qui se veut féministe, complété par le pouf Up6, auquel il est accroché par un élastique, évoquant le cordon ombilical reliant la femme à un boulet. “J’ai raconté mon histoire personnelle à propos de ce que je pense de la femme. Une femme qui a toujours été, malgré elle, prisonnière de sa condition. Cela m’a plu de donner à ce fauteuil une forme féminine enchaînée à cette boule, évoquant l’image traditionnelle du prisonnier traînant son boulet…” expliquait-il.

Autre assise de renom, Feltri (comprendre « feutres », en italien) pensée et produite en 1987 au sein du Centre de Recherche de Cassina. Celle-ci a donné naissance à un nouveau processus de fabrication breveté par l’entreprise. Son dos souple, qui dessine une courbe, est constituée d’une seule et unique pièce de feutre de laine dense. Idem pour sa partie inférieure, qui a été rigidifiée grâce à une résine thermodurcissante. Deux pièces assemblées par des liens en chanvre.

La folie des nouveaux matériaux

Proposant un univers vitaminé et coloré, inspiré par les reflets de la lumière dans les eaux de Venise, Gaetano Pesce a fait de la résine un de ses matériaux de prédilection. Elle le poursuivra sur de nombreux projets, toute sa vie, témoignant de sa fascination pour les matières nouvelles et synthétiques. En 2022, l’Italien signe la scénographie du défilé Bottega Veneta. « Cet espace est un hommage à la diversité, il s’agit de l’être humain ; nous sommes tous différents”, expliquait Gaetano Pesce à ce sujet sur son compte propre compte Instagram. « Nous sommes tous différents et c’est notre qualité déterminante – sinon, nous ne sommes que des copies. Nous sommes tous des originaux et c’est l’un des thèmes de ma création. » Un sol en résine colorée, bordé de quatre cents chaises uniques, faites à la main et délimitant le podium, suggère des visages de profil. Cette fois encore, la résine, que l’on retrouve sur le paravent Tramonto a New York chez Cassina, véritable hommage à la skyline new yorkaise, est à l’honneur.

Set design du défilé Bottega Veneta printemps-été 2023 imaginé par Gaetano Pesce.
Set design du défilé Bottega Veneta printemps-été 2023 imaginé par Gaetano Pesce.

Autre élue de son cœur, la mousse de polyuréthane. Une mousse dont est fait Shadow, un fauteuil édité chez Meritalia en 2007. Construit sans moule, c’est la matière de l’assise qui s’adapte à son propriétaire et non l’inverse. Ainsi, sa fabrication n’est complète que lorsqu’un corps, avec sa chaleur et son poids, façonne sa silhouette finale en s’y asseyant. L’empreinte de notre corps confère son identité à cette pièce, qui une fois exposée dans un espace, projette notre ombre (« shadow » en anglais) dans notre quotidien. Toujours de la mousse, sur la bibliothèque Carenza, faite à partir d’un seul et même moule, mais dont les coulées aléatoires de la matière, offrent à chaque pièce son caractère singulier. Une démarche quasi artisanale, en réaction à l’uniformisation de la production et de la création.

Gaetano Pesce met également la mousse en scène sur un pavillon du Musée de la Triennale de Milan, tout comme sur l’une de ses dernières créations architecturales, le Pescetrullo. Situé au cœur d’une oliveraie dans les Pouilles, ce nouveau regard porté sur le traditionnel trulli, a abouti à deux bâtisses anthropomorphes, habillées d’un rose et d’un bleu duveteux. À son palmarès architectural, figurent le projet Loft vertical de 1982, (également pensé avec de la mousse de polyuréthane), ou encore l’Organic Building d’Osaka, érigé dans les années 1990, qui affiche une façade pensée pour accueillir des végétaux.

La maison Pescetrullo en mousse de polyuréthane imaginée par Gaetano Pesce.
La maison Pescetrullo en mousse de polyuréthane imaginée par Gaetano Pesce. Gaetano Pesce

Une inspiration pour les nouvelles générations

Longue de plus de six décennies, la carrière de Gaetano Pesce fascine encore aujourd’hui les galeristes. La preuve : plusieurs de ses œuvres étaient présentées lors de la dernière édition parisienne du PAD, notamment sur le stand de downtown+, une galerie célébrant la jeune création contemporaine en la confrontant aux créations des maîtres de la discipline. « Toutes les pièces que j’ai décidé d’exposer au PAD, à mes yeux, témoignent de la démarche exploratoire de Gaetano, mettant en avant l’utilisation de matériaux novateurs et avant-gardistes, raconte sa fondatrice, Luna Laffanour. La lampe Airport, par exemple, constituée de caoutchouc, de fibre de verre et soutenue par des pieds en plomb, incarne cette quête d’innovation. Son caractère rare et son esthétique organique témoignent également des préoccupations environnementales de Gaetano Pesce.

Je trouve fascinant que ce designer ait parfois délégué la fabrication à des artisans qui ne maîtrisaient pas forcément les matériaux utilisés, entraînant ainsi une transformation inattendue du produit final. Une grande partie de pièces exposées au PAD proviennent du magasin pour enfants Dujardin de Knokke-le-Zoute, entièrement imaginé par Gaetano Pesce en 1994. Ces pièces me fascinent par leur caractère surprenant et parfois même amusant, attribuable à leur conception singulière. Prenez par exemple la Cabine d’essayage, fabriquée à partir de fer à béton et de tissu bleu, avec une structure imposante et robuste. Une fois de plus, on retrouve cette touche provocatrice dans l’idée de créer des espaces pour enfants en utilisant des matériaux plutôt inattendus, presque brutaux, qui évoquent parfois l’ambiance d’une prison lorsque l’on se trouve à l’intérieur. »

Stand de la galerie downtown+ au PAD 2024. © Michael Brunn
Stand de la galerie downtown+ au PAD 2024. © Michael Brunn

Son œuvre a également profondément influencé plusieurs générations de designers et de créatifs. matali crasset se souvient : « Ma première rencontre avec l’œuvre de Gaetano Pesce fut le catalogue de son exposition au Musée des Arts Décoratifs de Paris organisée par le Centre de Création Industriel “Le futur est peut-être passé”, de 1975 déniché, aux puces de Saint-Ouen. L’objet livre était tellement curieux qu’il sautait quasiment aux yeux : une chemise plastique souple avec une impression d’imitation marbre et le titre en relief, des pages en accordéon étaient réunies sous une pince métallique fixée à la chemise. À l’intérieur, un univers qui n’avait pour moi aucune comparaison, des mises en scène d’objets, d’utopies… une présence très forte du minéral. Gaetano Pesce est la preuve vivante que le design peut être expérimental et qu’expérimenter permet de trouver de nouvelles voies.

Le designer Thomas Defour, du duo Superpoly et édité chez 13Desserts voit en l’architecte une grande source d’inspiration : « Il tient une place très particulière dans le développement de ma pratique. J’ai eu la chance de le voir en conférence à Bruxelles en 2016 et j’ai surtout vu son exposition « Il Tempo multidisciplinare » au Palazzo della Ragione, à Padoue, qui reste pour moi l’une des plus belles expositions de design que j’ai vues. Pour moi, Gaetano Pesce est aussi le précurseur du statut de designer-artiste que beaucoup de créateurs de notre génération revendiquent. Sa grande force est d’avoir su créer des procédés permettant de faire de chacune de ses pièces, des pièces uniques. Mais ce m’a le plus influencé, c’est l’humour, au centre de son œuvre. Deux éléments que je m’applique à mettre à mon tour au cœur de mon travail.

Dessin préparation pour le paravent en résine « Tramonto a New York » de Gaetano Pesce pour Cassina.
Dessin préparation pour le paravent en résine « Tramonto a New York » de Gaetano Pesce pour Cassina.

Quant à l’architecte Sophie Dries, elle est influencée par la philosophie du maestro : “Il donnait beaucoup de place au hasard. C’est en faisant qu’il trouvait, pas forcément via des dessins, mais en cherchant dans la matière son objet, et j’ai tendance à procéder de la même manière. Je vais faire des tests sur des matériaux, et je vais trouver une fonction ou une forme que j’aurais trouvées via cette expérimentation de matière.

Collectionneuse avertie, la designer salue son indépendance d’esprit : “Il était plus cavalier seul que membre d’un groupe, et plus artiste que designer. Quand il faisait un vase ou une chaise, il les faisait à la main avec spontanéité. Aujourd’hui, on a une manière très industrielle de créer, dans la répétition, et je pense que cette singularité a touché les gens. […] Aussi, il a émigré très tôt aux États-Unis, un pays qu’il a su saisir, notamment en créant ses fauteuils en forme de bâtiments, à l’instar de Tramonto a New York pour Cassina. Il avait une grande capacité d’observation tout en restant très authentique, tout en percevant et en comprenant toujours ce qui se passait autour de lui, et ce à travers toutes les époques et des géographies différentes. Il a également gardé toute sa vie la même ligne, il a tenu à garder sa liberté, il est resté un rebelle. Nous évoluons dans des sociétés tellement cadrées que cette liberté et cet humour fascinent ! Il n’y a plus de place pour cela et les gens ont besoin de cette fraîcheur.

Une fraîcheur qui manquera cruellement, mais qui sera célébrée à Milan, notamment lors d’un hommage mardi 16 avril à 18 heures à l’Université Iulm.


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