Entretien avec Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis à Rome

Plus grande diversité des pratiques, engagement envers un public jeune et éloigné de la culture, création d’une résidence des métiers d’art, campagne de réaménagement des chambres de la Villa par des designers en binôme avec des artistes… La révolution est en marche, depuis Rome !

Sam Stourdzé dirige l’Académie de France à Rome, la plus prestigieuse institution culturelle française à l’étranger, depuis seulement dix-huit mois et, déjà, un vent nouveau souffle sur elle. Rencontre.


IDEAT : A-t-il été difficile de quitter Les Rencontres d’Arles ? Surtout après l’annonce en 2020 d’une édition qui n’a pas pu avoir lieu…

Sam Stourdzé : J’ai vécu un sentiment assez étrange, très ambivalent, mais on peut être triste de quitter un lieu tout en étant content d’aller en servir un autre. Pendant six ans à la tête des Rencontres, 290 expositions ont été réalisées. Ça a été une aventure de chaque instant, des défis les plus fous. Ce qui m’a le plus intéressé, c’est d’arriver, par le biais de la photo, à dialoguer avec d’autres disciplines : l’architecture, le design, la musique, la littérature, d’ouvrir des nouveaux espaces en permanence et d’en construire parfois – le pavillon de bambou de Simón Vélez, sur les bords du Rhône, en 2018, ça a été un formidable événement ! Pendant trois mois, c’est toute la ville qui vivait au rythme des Rencontres, avec à la fin plus de 1 400 000 visiteurs, embarquant aussi les populations locales. C’est cette expérience globale qui m’anime. 

IDEAT : Le terrain de jeu, à Médicis, est-il beaucoup plus restreint ? 

Sam Stourdzé : Je n’ai pas le droit à tout Rome, mais à 7 hectares au cœur de la ville, c’est déjà pas mal ! Je découvre, dans la même approche enthousiasmante, ce trait d’union entre l’histoire et la création contemporaine, la manière selon laquelle on peut être une sorte de synthèse et, au-delà, un lieu de conception qui convoque le passé pour nourrir le futur, et ça, c’est excitant.

IDEAT : Avez-vous perçu cette nomination comme un challenge ?

Sam Stourdzé : Plutôt un défi personnel, mais en restant modeste. C’est une maison qui a 350 ans : les directeurs ont des mandats de quelques années, on passe par là, la Villa, elle, restera. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’on peut en faire. 

La bibliothèque de la Villa Médicis est réservée aux pensionnaires et accessible sur rendez-vous.
La bibliothèque de la Villa Médicis est réservée aux pensionnaires et accessible sur rendez-vous. Serena Eller

IDEAT : Justement, la considériez-vous comme une tour d’ivoire ? 

Sam Stourdzé : Je cherchais un endroit où l’on puisse créer des choses et donc oui, ça passait aussi par le fait que l’institution redescende quelques marches de son piédestal pour créer une dynamique beaucoup plus horizontale. Mais, en vérité, cette image qu’on a d’un lieu refermé sur lui-même est trompeuse – sûrement due à cette bâtisse austère qui domine et boude un peu la ville… La réalité est tout autre. Car si la France a été l’une des premières à fonder une académie, c’était pour y mettre ses artistes en relation avec les grandes œuvres réalisées à Rome, venir copier l’antique, être en interaction avec ce qui a été l’un des foyers les plus vivants de la création et rapporter en France ce talent, cette vision. Donc il y a toujours eu cette idée d’échanges, de confrontation, de dialogue. Il faut aujourd’hui le perpétuer dans une autre approche. Au XXIe siècle, la Villa Médicis doit être un laboratoire, un lieu d’expérimentation, un bouillon de culture permanent.

IDEAT : Êtes-vous venu avec une équipe ?

Sam Stourdzé : Non, je ne fais jamais comme ça. Quand j’ai quitté le musée de l’Élysée, à Lausanne, j’avais une équipe formidable. Même chose pour les Rencontres d’Arles. Mais l’idée, ce n’est pas d’apposer « une méthode Stourdzé », je viens plutôt rencontrer les équipes en place. Ce sont elles qui font l’esprit des lieux. Parmi les 50 membres de l’équipe, le plus jeune a dix-huit ans de maison, le plus vieux trente-trois. Des directeurs, ils en ont vu passer. Car, à la Villa, pendant longtemps, on était embauché de père en fils, de mère en fille : ils la connaissent sur le bout des doigts ! La Villa Médicis, c’est eux en quelque sorte. Ce qui m’inporte, c’est de voir comment le projet que j’ai en tête correspond à ce qu’est l’institution, comment on peut la faire aller un pas plus loin. 

IDEAT : Vous êtes un ancien pensionnaire. En 2007-2008, vous avez passé un an et demi dans la section cinéma avec un projet sur Fellini. Est-ce un atout ?

Sam Stourdzé : Oui, je crois. D’abord, ça m’a permis de revenir sur les lieux du crime ! Ça a été des années fantastiques… Je suis nourri de cette expérience d’être un pensionnaire ici. 

IDEAT : L’autre mission de la Villa, en plus de celle d’accueillir des résidents et des pensionnaires, c’est d’être un lieu d’exposition et d’activités culturelles…

Sam Stourdzé : Oui, dans le paysage romain, la Villa est un centre culturel international très vivace – on a une salle de cinéma, on donne des concerts, on fait des expos historiques et contemporaines. On vient de fermer « Gribouillage / Scarabocchio – De Léonard de Vinci à Cy Twombly », qui a été un grand succès, on ouvre l’expo des pensionnaires « Étincelles/Scintille » (jusqu’au 7 août, NDLR), où l’on est au cœur de la création contemporaine. 

La Villa Médicis et ses jardins s’étendent sur 8 hectares au cœur de Rome, sur la colline du Pincio.
La Villa Médicis et ses jardins s’étendent sur 8 hectares au cœur de Rome, sur la colline du Pincio. Serena Eller

IDEAT : La Casa de Velázquez, à Madrid, est plus axée sur la recherche ; la Villa Kujoyama, à Kyoto, plus orientée métiers d’art. L’une et l’autre ont, comme la Villa Médicis, le volet résidence, mais pas les deux autres (patrimoine et rayonnement de la culture française), et c’est ce qui fait la spécificité de la Villa Médicis. Comment les conciliez-vous ?

Sam Stourdzé : La mission patrimoine n’a été formalisée qu’en 2012, alors qu’elle est d’une évidence absolue et qu’elle préexiste à toutes. Conserver mais aussi valoriser le patrimoine bâti et le jardin, chefs-d’œuvre de la Renaissance. Mon projet, c’est d’arriver à ce que ces trois missions – création contemporaine, patrimoine et rayonnement – ne soient pas conçues en silo. Elles sont en réalité très complémentaires et se nourrissent l’une l’autre. Quand on parle jardin, on parle nature et écologie, et quand on parle nature et écologie, on parle aujourd’hui de sujets qui mobilisent les architectes, les designers, les artistes… Donc on dispose d’un terrain d’expérimentation pour les créateurs.

IDEAT : C’est ce que vous avez fait en lançant, par exemple, le Festival des cabanes, qui a commencé le 25 mai et se termine le 2 octobre ?

Sam Stourdzé : Oui. Pendant longtemps l’approche a été de dire : il faut faire attention à ce que les pensionnaires ne dérangent pas les jardiniers et que les jardiniers ne dérangent pas les pensionnaires. S’il fallait résumer mon projet en une phrase, c’est que les jardiniers dérangent les pensionnaires et vice versa ! Nous venons de créer il y a quelques mois une résidence culinaire, on a accueilli comme première cheffe Zuri Camille de Souza. Elle a eu pour mission de cuisiner mais aussi de développer des chaînes d’alimentation courtes avec des petits producteurs, de travailler avec les jardiniers pour que le jardin devienne une source d’inspiration mais aussi de production, avec un potager, des fleurs comestibles… C’est une dynamique collective – un peu troublée par nos cinq ou six paons qui sont les premiers à venir se nourrir mais on trouve des stratégies pour que tout le monde puisse cohabiter !

IDEAT : Des paysagistes ?

Sam Stourdzé : Tout à fait ! On a des architectes qui sont régulièrement là, des artistes qui vont travailler à la question du jardin, mais demain on pourrait très bien avoir un paysagiste. 

IDEAT : Il existe aussi plusieurs types de résidences…

Sam Stourdzé : Oui, la « grande résidence », qui fait la renommée de la Villa Médicis : 16 pensionnaires chaque année accueillis pendant un an. Ils sont logés, peuvent venir en famille, perçoivent 3 500 € par mois plus un budget de production qu’ils peuvent activer l’année d’après – on va y revenir. C’est un dispositif d’accompagnement très fort et sans obligation de résultat. Non pas que l’on souhaite qu’ils ne fassent rien, mais on tient à ce qu’ils soient très libres dans ce qu’ils peuvent produire. On est plus proche de l’année sabbatique, qui consiste à se ressourcer pour les dix prochaines années. Ce n’est pas une résidence de production mais une résidence de recherche et de création. Et puis, à côté de ces 16 pensionnaires, on a densifié le dispositif des résidences courtes. Il y en a désormais 35 par an, qui vont de quelques semaines à quelques mois et qui sont très ouvertes dans les disciplines, le but étant d’être prospectif.

IDEAT : Les pensionnaires et les résidents sont-ils amenés à se rencontrer ? La pluridisciplinarité, qui est une autre caractéristique forte de Médicis, est-elle encouragée ?

Sam Stourdzé : Oui ! La grande force d’une résidence est le fait d’habiter le même lieu, d’échanger et de partager. Chacun est autonome et indépendant, il n’y a pas de vie « collective », mais le fait de vivre côte à côte et d’avoir été recruté ensemble va créer des interactions entre les compositeurs et les écrivains, par exemple, et ça, c’est la vraie valeur ajoutée. Dans l’existence, rares sont les moments où l’on peut se retrouver à vivre pendant un an avec 15 autres personnes, sans compter les résidents, chacun à la pointe dans son domaine !

Horace Vernet a conçu la chambre turque au début des années 30 : c’est la première chambre orientaliste en Italie.
Horace Vernet a conçu la chambre turque au début des années 30 : c’est la première chambre orientaliste en Italie. Serena Eller

IDEAT : Ce moment de pause, de réflexion, comment expliquer que cela soit si peu valorisé en France ? Beaucoup de préjugés persistent sur cette année sabbatique, non ? 

Sam Stourdzé : Beaucoup sont convaincus de cet apport, mais il y a parfois un peu de jalousie. La Villa est le plus bel endroit du monde, c’est un luxe absolu qui est offert aux créateurs. Non pas que les hébergements soient luxueux, le luxe, c’est d’offrir du temps pour pouvoir se ressourcer. Dans le monde anglo-saxon, un universitaire qui, après quinze ans de travaux, ne s’arrête pas pour prendre une année pour se ressourcer, se renouveler, c’est mal vu ! Eh bien, pour les artistes et les créateurs, cela devrait être exactement la même chose ! Moi, pour l’avoir vécu il y a quinze ans, je sais que mon passage à la Villa m’a nourri pour les dix ans qui ont suivi. J’ai réalisé le projet pour lequel j’ai été sélectionné mais j’ai aussi exploré toute une série de directions, cette méthode de tâtonnement est là aussi un luxe dans une société qui ne privilégie aujourd’hui que le rendement. Il y a des résidences qui où l’on vous dit : « on vous donne 3 mois, mais dans 3 mois il faut absolument que vous ayez produit une exposition et 25 pièces » !

IDEAT : Alors comment mesurer l’apport de la Villa ? Quels sont vos critères d’évaluation dans un projet qui sort du système productiviste ?

Sam Stourdzé : Vous évoquez un point essentiel. Moi, je crois beaucoup aux vertus de la tentative, de l’expérimentation, de l’échec aussi. J’aurais presque envie de dire que ceux qui ont le plus mis à profit leur résidence vont être ceux qui se sont égarés, qui ont pris le temps d’échouer, mais on voit bien, dans notre société, que ce n’est pas un critère d’évaluation. Alors on peut en avoir d’autres, regarder par exemple les trente dernières années, et s’apercevoir que la Villa Médicis a staffé tous les milieux culturels et que les artistes avec une trajectoire internationale sont pour beaucoup d’entre eux passés par la Villa. Le directeur du département de la photographie de New York, le nouveau directeur du musée d’Orsay, un ancien directeur du Louvre… ont été des pensionnaires de la Villa Médicis. Iván Argote, nommé au prix Marcel-Duchamp, est pensionnaire actuellement, le cinéaste Éric Baudelaire… Il n’y a pas de doute sur l’apport à leur carrière. On est un lieu aux avant-postes qui a peut-être besoin de réinventer des formes d’évaluation, mais pour rien au monde on ne voudrait se transformer en un lieu productiviste.

IDEAT : La Villa est le seul établissement public du ministère de la Culture à l’étranger, les autres dépendent plutôt du ministère des Affaires étrangères. Qu’en est-il du mécénat ?

Sam Stourdzé : On reçoit une dotation de l’État de notre ministère de tutelle qui nous permet d’être indépendant, à peu près 8 000 000 d’euros. Et à côté de ça, un certain nombre de mécènes privés nous rejoignent. Par mon expérience, j’ai toujours trouvé bien de développer des partenariats publics-privés. C’est à la fois une source de financement et une manière de faire adhérer des communautés différentes à un projet et donc, depuis deux ans, on a beaucoup travaillé cet aspect. Car si le lieu fait rêver les artistes, il fait aussi rêver les partenaires. On a mis en œuvre des projets en s’appuyant sur leur expertise. Cette contribution, ça n’est pas exclusivement le nombre de zéros sur un chèque – même si on en a besoin et je suis très à l’aise avec ça –, c’est aussi un dialogue. 

IDEAT : Des exemples ?

Sam Stourdzé : Une trentaine de nouveaux partenaires sont rentrés au sein de la Villa via les équipes. Des régions, pour accompagner le projet des résidences d’élèves de lycées professionnels, des marques comme Chanel pour le Festival de cfilm, la Fondation BNP Paribas pour le Festival des cabanes… 

L’exposition « ToiletPaper & Martin Parr » a secoué de sa joyeuse impertinence les allées des jardins Renaissance de la Villa, de juillet 2021 à avril 2022.
L’exposition « ToiletPaper & Martin Parr » a secoué de sa joyeuse impertinence les allées des jardins Renaissance de la Villa, de juillet 2021 à avril 2022. Daniele Molajoli

IDEAT : La Villa développe-t-elle des partenariats, un réseau sur lequel les pensionnaires pourront s’appuyer ?

Sam Stourdzé : Il y a quelques siècles, être choisi par l’État pour être envoyé à Rome, c’était l’assurance de gagner des commandes publiques – j’ai dans mon bureau le buste de Charles Garnier qui a été pensionnaire ici, il fera le palais Garnier en rentrant en France : sacrée commande ! Le modèle économique des artistes a changé et ils n’ont plus aucune envie d’être des « artistes officiels ». Aujourd’hui, nous devons à la fois offrir ce temps de recherche et de création, et susciter le mouvement inverse : l’ouverture sur le monde. La Villa, où se rencontrent les différents acteurs du monde culturel, économique, de l’innovation, est ce lieu de mise en réseau.

IDEAT : Votre envie d’ouvrir les murs de la Villa vers le monde extérieur, c’est aussi une manière de définir ce qu’est un artiste. Pensez-vous qu’un artiste soit forcément quelqu’un dont la production rend compte des problématiques actuelles ? 

Sam Stourdzé : L’artiste a de tout temps entretenu un rapport au monde extrêmement fort : il est celui qui, par sa sensibilité, perçoit très en avance les soubresauts, les changements qui s’opèrent et comme on est dans une période de véritable révolution – on passe dans l’ère numérique avec toutes les incidences que cela va avoir au moment de la révolution écologique, et il n’y a pas un jour sans qu’on puisse se lamenter sur ce qui n’est pas fait même si on voit émerger des initiatives donc, bien évidemment oui, les artistes sont aux avant-postes sur ces questions-là.

IDEAT : La pluridisciplinarité est la grande originalité et ce qui fait la richesse des résidences de la Villa. Comment les principaux intéressés en profitent-ils ?

Sam Stourdzé : On fait dialoguer des metteurs en scène, des chorégraphes, des cuisiniers… Pour la première fois, on reçoit dans la section histoire et théorie des arts une juriste qui travaille sur la notion juridique du vivant… Pour les artistes, c’est un terreau de discussions qui vont donner lieu à des collaborations.

IDEAT : La Villa a cela de particulier qu’elle a pour mission de valoriser la culture française, mais qu’elle peut abriter des pensionnaires venus du monde entier, à partir du moment où ils sont francophones. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Sam Stourdzé : Il y a 18 académies d’autres pays à Rome. On est une des rares qui ne privilégient pas la nationalité, notre seul critère – aujourd’hui on n’a plus de limite d’âge pour rentrer à la Villa –, c’est d’être capable de présenter son projet en français.

Le designer français Mathieu Peyroulet Ghilini, pensionnaire actuel, poursuit son travail sur les formes.
Le designer français Mathieu Peyroulet Ghilini, pensionnaire actuel, poursuit son travail sur les formes. Serena Eller

IDEAT : Avez-vous développé des liens franco-italiens spécifiques grâce à la Villa Médicis ? 

Sam Stourdzé : On est un acteur culturel de la scène italienne donc les interactions sont à tous les niveaux. Notre dernière Nuit blanche en novembre, où le temps d’une soirée on ouvre les portes de la Villa pour présenter les travaux des pensionnaires qui viennent d’arriver, a accueilli 5 000 personnes, essentiellement italiennes et même romaines. Le commissaire de l’événement est celui qui, tout au long de l’année, travaille avec les pensionnaires pour leur organiser un certain nombre de rencontres avec des acteurs culturels français et italiens. Dans les années à venir, les pensionnaires et résidents seront invités à participer à des expositions, à des colloques ou à des publications italiennes.

IDEAT : Quel rapport entretenez-vous avec les pensionnaires ? Vous êtes le directeur de la Villa mais pas « leur » directeur…

Sam Stourdzé : Les échanges sont nombreux. On aimerait toujours qu’il y en ait plus et c’est un moment extrêmement enrichissant pour moi aussi de pouvoir suivre leurs travaux. Je suis en amont puisque je préside le jury qui les sélectionne. C’est un concours très protocolaire avec 8 membres du jury et 15 rapporteurs. Des étapes éliminatoires pour passer de 600 candidats aux 16 élus, mais bien évidemment je vois les dossiers de tous ceux qui postulent. Ensuite, tout au long de l’année, des rencontres sont organisées. Je fais aussi plusieurs fois par an un tour des ateliers pour faire le point sur leur projet. 

IDEAT : Et la bourse de production, c’est aussi une nouveauté ?

Sam Stourdzé : Oui, ce nouveau dispositif offre à chacun des pensionnaires d’activer un budget de 10 000 € maximum pour pouvoir produire ou coproduire un projet en année N+1. Ça nous paraît extrêmement important d’accompagner « l’après-résidence », cette fameuse vie d’artiste, qui peut être précaire. Ce budget permet de leur dire : « Vous trouvez un coproducteur qui va avancer le même budget que la Villa dans la production d’un nouveau projet. Vous avez un coproducteur pour 5 000 € ? On produira à hauteur de 5 000 €. Pour 10 000 € ? On donnera 10 000 €. » Quand vous êtes un artiste, un écrivain, un historien de l’art, un compositeur, que vous allez voir un lieu d’expo, une maison de disques, un éditeur, un organisateur de colloques en disant : « Je suis pensionnaire de la Villa Médicis, j’ai la Villa Médicis derrière moi et j’ai un apport que je peux activer de 10 000 €, j’ai très envie de faire une expo chez vous, est-ce que ça vous intéresse ? » Eh bien, étonnamment, on a souvent un accueil très favorable !

IDEAT : C’est l’effet « levier », le critère d’évaluation dont vous parliez tout à l’heure ?

Sam Stourdzé : Oui, on veut jouer cette carte de visite Villa Médicis. L’année dernière on a mobilisé 160 000 €, ça a eu un effet de levier « fois trois », ça a produit pour 450 000 € de films, expos, publications, en plus de toute la mise en réseau.

IDEAT : Avez-vous des rapports privilégiés, des visions communes avec d’autres institutions françaises ? Je pense notamment au Mobilier national et à son directeur, Hervé Lemoine, avec qui vous devez vous retrouver sur plusieurs questions ?

Sam Stourdzé : Oui, mais avec le Mobilier national il y en a déjà eu avant ma prise de fonction. Dès le printemps 2020 – j’ai été nommé en mars –, j’ai échangé avec Hervé Lemoine. Nous avons identifié les mêmes genres de problématiques, la nécessité et l’envie de faire dialoguer, se confronter et se nourrir de ce rapport entre patrimoine et création actuelle, cette volonté d’être aussi perçues comme des institutions contemporaines.

Le Festival des cabanes rassemble quatre structures légères en bois invitant à repenser la question de l’habitat durable et modulable.
Le Festival des cabanes rassemble quatre structures légères en bois invitant à repenser la question de l’habitat durable et modulable. Serena Eller

IDEAT : Sur quelles problématiques en particulier ?

Sam Stourdzé : Sur celle des usages des lieux. Je suis très attaché à l’idée que la Villa Médicis, c’est un esprit. Elle est parfaitement bien entretenue – on travaille de concert avec un architecte des monuments historiques qui a lancé toute la campagne de restauration des décors, environ 1 million d’euros sur notre budget est investi par an. Mais « l’esprit des lieux », ça va au-delà, c’est aussi penser comment on les meuble, comment ils vivent. Dans une société où souvent on donne aux biens patrimoniaux une destination muséale, je pense que l’une des grandes forces de la Villa, c’est qu’elle reste vivante parce qu’elle est habitée en permanence par les artistes. Sans compter l’usage public et de circulation. Là, on travaille main dans la main avec le Mobilier national pour lancer le grand projet de « réenchanter » la Villa Médicis, de la remeubler. Avec également le soutien de la Fondation Bettencourt-Schueller (engagée depuis plus de vingt ans en faveur du rayonnement des métiers d’art en France et à l’international, notamment par son soutien aux Villa Kujoyama et Albertine, NDLR) qui nous finance et surtout apporte son expertise en métiers d’art.

IDEAT : Donc cinquante ans après Balthus, qui a acheté du mobilier, créé des lampes, repeint les murs, et vingt ans après Richard Peduzzi, qui a conçu une ligne de mobilier, de l’éclairage, vous lancez à votre tour un grand projet de remeublement de la Villa ?

Sam Stourdzé : Oui, on lance sur trois ans une campagne, en faisant appel à des directeurs artistiques venant du monde de la mode et de l’architecture intérieure. Je peux vous le confier en avant-première : nous allons ouvrir un grand concours pour refaire ce qu’on appelle les chambres de la passerelle, sur lesquelles devront candidater des duos métiers d’art, architectes, décorateurs ou artistes pour que la Villa redevienne, là aussi, cette formidable vitrine des savoir-faire. La restauration du passé, c’est la projection vers le futur, comment un lieu reste vivant. Ça, moi, je veux continuer, je veux que ce lieu, en plus d’être un chef-d’œuvre de la Renaissance, s’inscrive dans notre époque.

IDEAT : Pendant longtemps les artisans ont été mis de côté. Vous voulez donc leur redonner leur place ?

Sam Stourdzé : Je pense qu’une des grandes réconciliations du XXIe siècle doit se faire entre art et savoir-faire parce qu’ils font véritablement partie de l’écosystème des talents français. C’est pour cette raison qu’avec la Fondation Bettencourt-Schueller nous allons créer une résidence destinée aux métiers d’art. C’est d’ailleurs cette sensibilisation à destination de jeunes apprentis, sa dimension sociale, qui a séduit la Fondation.

IDEAT : Justement, par rapport aux métiers d’art, racontez-nous le projet que vous avez élaboré avec des élèves de lycées professionnels. 

Sam Stourdzé : Avec le secrétaire général de la Villa, Simon Garcia, et toute notre formidable équipe, on a mis en place à mon arrivée, il y a dix-huit mois un certain nombre de projets ambitieux. L’un d’entre eux était d’ouvrir beaucoup plus largement la Villa Médicis. Avec 16 élus chaque année, on est dans la crème de la crème, l’élite – même si je n’aime pas ce mot. Mais comment introduit-on un peu plus de diversité, d’ouverture sociale puisque nous n’en avons que 16 ? Quand j’ai candidaté, mon projet pouvait être résumé en un mot : mobilité. Mobilité artistique, c’est-à-dire le dialogue entre les disciplines ; mobilité internationale, en privilégiant un réseau au moins européen et mobilité sociale, qu’elle soit un lieu d’inclusion et d’ouverture.

Les 300 lycéens et professeurs de la région Nouvelle-Aquitaine réunis à la Villa Médicis en mai 2022 à l’occasion du nouveau programme pédagogique Résidence Pro.
Les 300 lycéens et professeurs de la région Nouvelle-Aquitaine réunis à la Villa Médicis en mai 2022 à l’occasion du nouveau programme pédagogique Résidence Pro. M3 Studio

IDEAT : Mais il s’agit d’une réinvention complète !

Sam Stourdzé : Il nous fallait inventer un dispositif, partir d’une feuille blanche et « brainstormer » sans tabous. Quelles sont les populations et les zones géographiques qu’on touche le moins ? À l’évidence, la Villa Médicis est très connue à Paris mais un peu moins quand on s’enfonce dans les territoires, quand on sort des « milieux culturels autorisés ». Il fallait donc aller vers les scolaires et les lycées professionnels puisque, finalement, ces voies de formation sont dans les discours de tous, mais, dans la réalité, assez dénigrées. Elles sont pourtant celles qui vont former les artisans des métiers du luxe. Ces filières manuelles sont à revaloriser par rapport à la filière générale, avec des populations qui ont rarement eu la chance de faire un voyage à Rome avec leurs parents… 

IDEAT : Combien d’élèves de lycées professionnels ?

Sam Stourdzé : L’idée est d’accueillir 300 élèves en même temps à la Villa Médicis quatre fois dans l’année. En vitesse de croisière, cela fera 1200  élèves. On est allés voir les régions pour leur proposer une collaboration. Puisqu’elles ont la tutelle des lycées, elles pouvaient les identifier sur l’ensemble de leurs territoires et monter ce projet avec nous. Une fois que le contour a été défini, on a sollicité un certain nombre de partenaires dont la Fondation BNP Paribas ainsi que Cartier, qui ont tout de suite répondu très favorablement. 

IDEAT : Une sorte de voyage scolaire à très grande échelle ?

Sam Stourdzé : Il ne faut pas faire du chirurgical. Moi, je voulais toucher le plus grand nombre et je n’avais pas peur parce que, à Arles, on avait au mois de septembre ce qu’on appelle « Une Rentrée en images », où l’on accueillait 10 000 écoliers en vingt jours ! Des visites scolaires, nous en faisons déjà, 12 000 élèves par an, 6 000 Français, 6 000 Italiens. Des visites de deux heures où on leur raconte ce qu’est la Villa Médicis, où on leur dit : « Regardez pourquoi c’est beau et extraordinaire ». Les Résidences Pro consistent à recevoir pendant quatre ou cinq jours 300 élèves pour leur parler d’eux, de leurs métiers. La première porte à laquelle on a frappé, c’est la région Nouvelle-Aquitaine. Le président a été immédiatement séduit par le projet, on s’est mis au travail.

On a sélectionné les métiers du bois : 16 établissements (lycées agricoles, agenceurs, menuisiers, constructeurs…), qui ont travaillé toute l’année avec leurs enseignants et leurs établissements à préparer ce voyage. À Rome, ils ont eu des ateliers, des rencontres, des conférences différentes où on leur parlait de leur sujet tout en leur disant : « ce lieu, c’est votre lieu, votre point de ralliement pendant une semaine ». Il y a eu un effet de sidération. Sur les 300, 5 seulement étaient déjà venus à Rome, donc mission accomplie. C’était merveilleux de voir dans leur regard et dans leurs commentaires la reconnaissance que leur apportait ce dispositif. Parce qu’ils ont la même sensibilité que nous, et nous, quand on arrive à la Villa Médicis, on est ébloui ! Donc quand on vous dit : « Vous êtes ici parce que vous le valez bien, parce que vos choix de formation professionnelle le valent bien », il y a un effet de valorisation immédiat qui est irremplaçable. 

IDEAT : C’est aussi de la médiation culturelle, et on est à la frontière de la mission l’Éducation nationale, non ?

Sam Stourdzé : Personne ne nous a demandé de monter ce programme, mais depuis qu’on l’a fait, tout le monde est ravi ! J’ai toujours considéré qu’en tant qu’institution culturelle, on avait une responsabilité sociale et sociétale et qu’aujourd’hui, on est tous dans le même bateau. Notre société ne va pas très bien, ne considère pas tout le monde à sa juste valeur et il y a certainement beaucoup à attendre de l’éducation. Chacun peut prendre sa part. Nous sommes une ambassade culturelle fantastique, un palais de la République et on vit à une époque où une partie de la société se fracture parce qu’elle considère qu’elle est exclue d’un certain nombre de lieux, donc retissons du lien social, recréons très tôt de la valorisation grâce aux instruments qu’on a entre les mains ! On est déjà au travail pour la deuxième édition. L’an prochain, c’est la région PACA et la région Grand-Est : 600 élèves de lycées agricoles et de métiers d’art.

Le pavillon ProtoCAMPO, conçu par l’agence Wald, réalisé avec les élèves du lycée Haroun-Tazieff de Saint-Paul-lès-Dax (Landes) ayant participé à la Résidence Pro.
Le pavillon ProtoCAMPO, conçu par l’agence Wald, réalisé avec les élèves du lycée Haroun-Tazieff de Saint-Paul-lès-Dax (Landes) ayant participé à la Résidence Pro. Serena Eller

IDEAT : Votre projet est par conséquent de donner les moyens à la Villa d’endosser une mission sociale ?

Sam Stourdzé : La nomination du directeur de la Villa Médicis a souvent été vue comme un parachutage doré, et les résidences d’artistes comme un an offert au soleil… toutes les caricatures ont existé. Moi, je le redis, j’ai pris ce job parce que c’est un job et parce que je pense qu’il y a un grand enjeu à inventer ce que peut être une résidence du XXIe siècle. Cette résidence est très protéiforme aujourd’hui. Elle peut très bien être une résidence d’excellence pendant un an pour 16 créateurs hyper-capés mais aussi une résidence de quatre jours pour 300 jeunes venant de lycées professionnels. Ce n’est pas le même format, on n’invente pas le même genre de dispositif, mais elle est tout aussi formatrice et impactante. Je veux que notre institution joue son rôle partout où elle peut intervenir et surtout là où on ne l’attend pas. Qu’elle défriche les terrains de demain. En ce qui concerne les Résidence Pro, je suis conscient que l’ambition est démesurée, mais l’adolescence c’est l’âge idéal. On a tous vécu une expérience, un moment où un professeur, un ami, une institution vous prend par la main et vous présente un livre, un film, vous confronte à l’art qui va vous ouvrir autrement… 

IDEAT : Et vous avez pu le constater de nouveau ? Vous avez un exemple ?

Sam Stourdzé : Oui. L’un des élèves, dans une formation d’agenceur à Limoges, a visité l’atelier d’un de nos pensionnaires, Charlie Aubry. Lequel a parlé de son métier d’artiste mais aussi du rapport aux matériaux, à la construction, des différents métiers qui pouvaient exister, comment il fabriquait aussi des décors, des cabanes, des lieux… et cet élève, en sortant, a dit : « Mais moi aussi peut-être qu’un jour je pourrai être décorateur d’opéra, car il y a un opéra dans ma ville ! » Et on sentait qu’en disant cela, une porte s’était ouverte sur quelque chose qu’il n’avait jamais envisagé, qu’il ne s’était pas permis avant, par manque de connaissances, manque de confiance en lui : décorateur d’opéra ! Et la chose assez belle qu’on a faite, c’est cette photo de groupe, sur la piazzale. Et là, c’est flagrant. On voit qu’à l’échelle de la Villa Médicis, on peut en accueillir encore, il y a de la place ! On a fait un tirage de cette photo pour chacun, ils sont tous repartis avec, prête à mettre sur la cheminée, pour pouvoir dire : « J’y étais, j’étais exactement là », et ça, c’est important. 

IDEAT : C’est donc l’illustration concrète de votre ambition de créer un projet global ?

Sam Stourdzé : Quand, d’un seul coup, vous avez 300 élèves en formation professionnelle qui conduisent à des métiers d’art et, en parallèle, la création d’une résidence de métiers d’art et, encore en parallèle, un concours pour des architectes et des artisans avec le projet de remeubler la Villa, vous avez bien, d’une part, la pédagogie – avec les résidences –, et d’autre part, la valorisation des lieux – la mission patrimoine–, qui se retrouvent dans un même projet.

> Académie de France à Rome – Villa Médicis, Viale della Trinità dei Monti, 1, 00187 Rome, Italie. Villamedici.it