Depuis le spectaculaire Tombeau Brion de Carlo Scarpa à San Vito d’Altivole, design et architecture semblaient avoir déserté les cimetières. Pourtant un design funéraire semble (enfin) émerger, proposant de nouveaux usages et une perception tout autre de la mort et de la dernière demeure.
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Columbarium et objets funéraires : Jenna Kaës et le luxe de la mémoire
En 2022, quand Jenna Kaës apprend qu’elle remporte le concours pour la conception d’un columbarium dans le cimetière de la Chartreuse à Bordeaux, la créatrice dit avoir eu les larmes aux yeux. Et pour cause, “le funéraire est un thème que je travaille depuis des années maintenant, et c’était mon sujet de diplôme quand je suis sortie des arts décoratifs de Strasbourg, en 2011.” À travers Grave Keepers, une collection d’anneaux, elle convoque une tradition de la Chine et de l’Egypte antiques, où il était commun d’installer “des monstres en terre cuite dans les tombes”.
En 2024, le Musée d’art et d’histoire de Genève, l’invite à concevoir des pièces en résonance avec les collections égyptiennes de l’institution suisse : des urnes inspirées des urnes canopes, mais aussi des “soul houses”, toutes inspirées encore par les rites mortuaires égyptiens. A son palmarès figure également des manteaux funéraires, ou encore les splendides “vases aux larmes”, pensés pour la dispersion des cendres.
Mais ses créations sont “rarement utilisées dans le cas de décès. Tous les linceuls, les bijoux, les manteaux funéraires que j’ai faits, toutes les urnes, sont souvent des pièces d’exposition, achetées par des collectionneurs”. D’où son enthousiasme, quand la conception du columbarium du cimetière bordelais lui a été confiée, aux côtés de l’architecte Martial Marquet et du paysagiste Renan Rousselot. Pour ce projet, elle réemploie des fragments de “chapelles et autres édifices funéraires voués à la destruction, à la manière des lapidaires italiens. Sur des murs, ils reconstituaient l’histoire de certaines villes par des bribes d’ornements qui viennent raconter une sorte de frise ornementale chronologique d’un lieu.” À cette histoire écrite avec la pierre, s’ajoute un monument pour accueillir les urnes des défunts, ainsi qu’un jardin du souvenir.
Milan Design Week : l’urne cinéraire entre art et rituel
Si le sujet peut surprendre, car il touche l’un des grands tabous occidentaux de notre temps, la mort, il est indéniablement dans l’air du temps. En avril dernier, à l’occasion de la Milan Design Week 2025, véritable pouls de la scène design internationale, Il Tornitore Matto by Alessi, marque expérimental de l’éditeur Alessi, plutôt connu pour son travail autour de l’art de la table, présentait le projet “The Last Pot”.
Le principe ? Inviter dix designers à concevoir une collection d’urnes cinéraires. “Toute notre aventure a consisté à créer des contenants, confiait Alberto Alessi, petit-fils du fondateur et actuel dirigeant de la griffe. Nous les avons fabriqués pour d’innombrables usages, en nous efforçant constamment de les rendre plus beaux, plus robustes et parfaitement adaptés à leur fonction. Pourtant, il y avait un contenant que nous n’avions pas encore exploré, une catégorie de design qui avait étonnamment peu retenu l’attention du secteur : l’urne cinéraire, le récipient destiné à contenir nos cendres.” Une proposition qui fait écho au recours de plus fréquent à la crémation : en 2023, un sondage Ifop pour le site Plaque décès, révélait que 50 % des Français la préfèrent à l’inhumation.
Ronan Bouroullec : ode au design funéraire
Autre grand nom à se saisir du design funéraire, Ronan Bouroullec. En 2021, celui-ci livrait la sépulture de son ami Pierre Keller, également ancien directeur de L’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne.
Plus qu’une simple tombe il s’agit d’un ensemble, avec la traditionnelle stèle de marbre, accompagné d’un banc tubulaire où s’asseoir pour se recueillir et d’un élément à l’allure de lampadaire où déposer un objet pour honorer la mémoire de l’artiste et graphiste suisse. Profondément moderne, cette proposition rompt avec les compositions traditionnelles, aussi bien qu’avec l’image habituelle du recueillement.
Funérailles responsables : cercueils et urnes écologiques
Chez certains, cette rupture se manifeste dans la quête d’une démarche écologique. Et pour cause, même après notre mort, aussi bien enterré que crématisé, nous continuons à polluer. C’est pourquoi la marque Loop Biotech conçoit des cercueils et des urnes en mycelium (le système digestif des champignons, qui est de plus en plus utilisé pour confectionner de nouveaux bio-matériaux et objets).
L’entreprise affirme qu’une fois enterrés, les deux éléments “enrichissent le sol et augmentent la biodiversité, favorisant ainsi la croissance” et transforment les cimetières en forêts luxuriantes. Un dispositif qui invite à un véritable changement de rite.
Campo Santo : le design domestique du funéraire
Alors qu’il présentait sa collection d’objets funéraires à l’occasion de la Paris Design Week 2025, Raphaël Groelly se défendait de révolutionner quoique ce soit en la matière. “Non, je ne cherche pas à moderniser cette typologie. On me dit souvent qu’elle est désuète, poussiéreuse, avec son granit et ses fleurs en tissu. Mais quand on est confronté à la mort pour la première fois, c’est finalement toute cette imagerie que l’on pensait poussiéreuse qui finit par nous rassurer, parce que c’est ce que l’on connaît de la mort.”
Le designer sait de quoi il parle. Celui-ci s’est formé afin d’obtenir le diplôme national du métier des funéraires, qui lui permet “d’accompagner dans l’organisation de funérailles, d’animer des cérémonies, de faire également des toilettes mortuaires, jusqu’à des soins de conservation”, précise-t-il, mais aussi de “développer un nouveau concept autour du design funéraire, dans le cadre de l’accompagnement de familles endeuillées, avec notamment la fourniture d’objets dédiés.”
Des objets que l’on retrouve dans la collection Campo Santo, aux motifs dessinés à l’aide de briques représentant un crâne sur une stèle, des ossements sur une table, une croix sur une urne… Pas de nouvelle esthétique, mais une approche tout autre : “Mon objectif est d’inviter les gens à réfléchir à une nouvelle façon de considérer l’objet funéraire, comme un objet à acquérir de son vivant. L’idée est d’avoir une urne cinéraire chez soi, qu’elle se charge de notre énergie, du quotidien, du vivant, de sa mémoire, qu’elle devienne presque un objet domestique ou artistique, comme une sculpture. Et le moment venu, qu’elle retrouve sa fonction première et qu’elle devienne la dernière demeure de la personne qui l’aura acquise en amont. Celle-ci peut également devenir un objet domestique familial, qui devient familier, qui peut rassurer ceux qui restent et qui va faire la transition de la vie à la mort.” De l’importance de prendre soin des morts comme des vivants.
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