São Paulo est loin d’avoir la beauté renversante de Rio, ce paysage de carte postale qui surgit spontanément à l’esprit lorsque la perspective d’un voyage au Brésil se dessine. Il est d’ailleurs rare que le coup de foudre soit immédiat, comme le confessait si bien en musique Caetano Veloso dans sa chanson Sampa (diminutif de São Paulo, NDLR). Mais le fait que la capitale économique du plus vaste pays d’Amérique du Sud ne soit justement pas un spot touristique trahit un niveau de vie pour certains synonyme de luxe absolu en 2023.
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Aucune ville au monde n’offre, comme elle – malgré son apparence de jungle urbaine anarchique –, aux amoureux d’architecture et de design une telle concentration de pépites modernistes et brutalistes, notamment dans les quartiers du Centro, de Higienópolis et de Jardins. Les galeries de design vintage Herança Cultural ou Apartamento 61 sont si pointues que nombre de musées pourraient les jalouser.
La marque de mobilier brésilien Etel, avec ses rééditions parfaitement certifiées – dernière en date, la chaise lounge Alta d’Oscar Niemeyer –, son soutien à la création contemporaine et l’ouverture au public de la Casa Zalszupin, qui promeut la rencontre de l’architecture, du design et de l’art à travers des expositions, est, de même, une référence respectée. L’effervescence créative, palpable et transversale, innerve aussi la culture entrepreneuriale.
La foire d’art et de design SP-Arte, en avril, est devenue un rendez-vous international incontournable. En juin, MADE (Mercado de Arte Design), le showcase de design organisé par Waldick Jatobá depuis 2013, proposait, entre autres, un hommage à l’architecte Paulo Mendes da Rocha dans cette construction de 1940 qu’est le stade du Pacaembu, tandis que le Design Weekend (DW!) – qui dure une semaine! – s’invitait en mars dans les quartiers du Centro et de Jardins.
Côté culinaire, seule Mexico, en Amérique latine, peut soutenir la comparaison avec le bouillonnement de la scène pauliste. Métropole de 22 millions d’habitants (12,33 millions intramuros, contre 8 millions pour New York), São Paulo est un melting-pot XXL.
Un millefeuille de vagues d’immigration qui accueille non seulement la plus grande diaspora japonaise, les Nikkei – une balade dans le quartier de Liberdade procure l’impression troublante d’être soudainement téléporté à Tokyo –, mais aussi d’importantes communautés libanaise, coréenne, italienne… Mieux: la diversité interne de ce pays presque aussi vaste qu’un continent produit une richesse culturelle, artisanale et botanique unique.
La page sombre des années Bolsonaro tournée, l’Amazonie est de nouveau au centre de l’attention et de l’inspiration. La défense de ce poumon de la planète est une cause chère à l’inclassable homme d’affaires français Alexandre Allard – « le dernier des aventuriers modernes », comme le décrit Philippe Starck, qui a collaboré avec lui aux côtés de Jean Nouvel et de Rudy Ricciotti sur le projet pharaonique Cidade Matarazzo + Rosewood, à deux pas de l’avenue Paulista.
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Une cause essentielle aussi pour Humberto Campana qui, avec son frère Fernando (décédé l’automne dernier), a offert au design brésilien contemporain une formidable reconnaissance internationale. Enfant, Humberto rêvait de devenir un indigène, de vivre en Amazonie, de construire des maisons dans les arbres et de créer des objets en bois, en peau, en feuilles…
Un rêve qu’il est, en quelque sorte, en train de réaliser, à la fois dans le lumineux studio Campana, désormais établi au calme dans le quartier de Pompeia, et surtout en s’investissant dans un projet de fondation et de parc botanique à son nom, entamé avec Fernando durant la pandémie, dans leur ville natale de Brotas.
Sur un terrain de 70 hectares situé à deux heures trente de route de São Paulo, plus de 18 000 arbres d’espèces endémiques ont déjà été plantés et six pavillons de paille, de bambou et de terre cuite (douze sont prévus) invitent à se reconnecter avec la nature. Car, à São Paulo, bien que l’on puisse se promener dans les 1,584 km2 du parc Ibirapuera conçu par Oscar Niemeyer et Roberto Burle Marx, la jungle de béton, fascinante certes, est bien réelle.
Il suffit de regarder la ligne d’horizon depuis le rooftop de l’hôtel Unique ou à travers la baie vitrée d’un appartement au 32e étage du Copan, cette gigantesque vague en béton ourlée de brise-soleil construite par Oscar Niemeyer, pour s’en convaincre. Une nouvelle forêt d’immeubles pousse en lieu et place des petites maisons démolies à tour de bras le long des principales artères, boostée par la modifi cation récente du plan d’urbanisme.
Parmi eux, des projets de qualité dessinés par des architectes tels qu’Isay Weinfeld, Marcio Kogan, MNMA Studio ou l’agence Triptyque pour le promoteur Idea Zarvos. « 85 % des entreprises brésiliennes ont leur siège social à São Paulo », rappelle Gustavo Filgueiras, directeur de l’hôtel Emiliano, le tout premier boutique-hôtel à avoir ouvert dans le quartier chic de Jardins, avant d’être rejoint par le Fasano, l’Unique et, depuis le printemps 2022, le Rosewood, formant ainsi un quatuor de 5-étoiles.
La puissance économique se lit ici, entre autres, dans le ballet incessant des hélicoptères. Au total, 260 héliports en centre ville – un record mondial –, dont un sur le toit de l’Emiliano. Il faut reconnaître que les embouteillages peuvent être monstrueux, bien que la municipalité ait mis en place un système de circulation alternée, que des pistes cyclables se dessinent et que le métro, qui ne compte actuellement que quatre lignes, soit en train d’être étendu.
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Business et cultures
Comme souvent, ce sont les zones où la gentrification est en marche dans lesquelles on peut le mieux capter l’énergie plus alternative, fût-elle de niche, qui s’épanouit dans les métropoles. À Barra Funda, par exemple, où les galeries Mendes Wood DM et Fortes D’Aloia & Gabriel se sont installées dans de vastes espaces industriels désaffectés.
Pour la décoratrice Cléo Döbberthin et son associé, l’architecte Lorenzo Lo Schiavo, il n’était d’ailleurs pas question d’établir leur studio de design, Palma, et leur galerie, Olhão, dans un autre environnement. Le centre historique (le Centro) n’est pas en reste. « Celui qui a peur du centre[-ville] a peur de la liberté », affirmait le Pritzker Prize 2006, Paulo Mendes da Rocha. Le designer et architecte Guto Requena a déménagé son studio dans une maison des années 20 avec jardin d’époque, à la lisière des quartiers Bixiga et República.
À Vila Buarque, une nouvelle génération de créatifs et d’entrepreneurs investit des immeubles de commerce et de bureaux inoccupés depuis la migration du centre fi nancier vers les quartiers d’affaires de l’avenue Paulista, Faria Lima ou Itaim Bibi, dans les années 90 et 2000.
« L’installation récente d’entreprises indépendantes, de galeries d’art, de bureaux d’architectes et de petits restaurants à Vila Buarque a joué un rôle important dans notre décision de déménager notre studio de Vila Madalena », expliquent Caio Medeiros et Daniela Scorza, créateurs d’Estudio Manus.
Dans le voisinage immédiat du Copan, qui abrite le centre culturel Pivô ainsi que quatre excellents restaurants et bars (Cuia, Dona Onca, Paloma et Fel), on ne compte plus les adresses qui clignotent sur les listes « à visiter ».
Toutes plus excitantes les unes que les autres, elles sont accessibles à moins de sept minutes de marche de ce cousin brésilien de l’unité d’habitation de Le Corbusier: librairies indépendantes (Megafauna, Eiffel, Gato Sem Rabo), studios et/ou showrooms de designers et d’architectes (Foz et Fino dans la Galeria Metrópole, cet ancien centre commercial des années 60 délicieusement vintage juste à côté de la bibliothèque Mário de Andrade), boutiques (Vela madeinsãopaulo et ses bougies parfumées comme autant de signatures olfactives de la ville), galeries défricheuses (Verve, Jaqueline Martins, HOA), cafés de spécialités (Takkø), restaurants bistronomiques (A Casa do Porco)…
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Attention toutefois à ne jamais sortir de téléphone portable dans la rue, une règle essentielle à respecter sans ciller! Ouvert en 2021 par Rafael Capobianco et Dany Simon avec le chef Pablo Inca en cuisine, le restaurant Cora occupe, lui, le dernier étage d’un immeuble des années 70 avec vue sur le « Minhocão ».
Dorénavant fermé à la circulation le week-end et le soir en semaine pour le plus grand bonheur des cyclistes, des sportifs ou des promeneurs, ce viaduc routier a un petit air – en beaucoup plus brut, certes – de High Line newyorkaise. L’immeuble où se trouvent le restaurant Cora, la galerie HOA et la librairie Gato Sem Rabo est le premier à avoir été acheté par Guil Blanche.
À travers sa société immobilière Planta.Inc., ce brillant entrepreneur trentenaire milite pour cette acupuncture architecturale qu’est le retrofit (réhabilitation et requalification de bâtiments vacants de grande qualité dont on conserve la structure et la façade). Or Vila Buarque regorge de trésors brutalistes. « Rétrofités » par Planta.Inc., les immeubles Magdalena Laura et União Continental proposent aujourd’hui studios et appartements – entièrement aménagés en collaboration avec Aline Prado – à la location de courte ou de moyenne durée, à des prix abordables.
« Notre stratégie est de proposer des locations à prix accessibles, sinon nous perdrons cette diversité à laquelle nous tenons tant », affirme Guil Blanche. À ce jour, sa société soutenue par un fonds d’investissement a acquis huit bâtiments dans le périmètre de Vila Buarque, dont le célèbre Edifício Renata Sampaio Ferreira.
Construit par Oswaldo Bratke en 1956, ce parfait exemple de modernisme brésilien est reconnaissable entre mille avec sa façade intégralement en cobogó (brique ajourée).
À la suite d’une réhabilitation par Gustavo Cedroni, de Metro Arquitetos – l’agence dont tout le monde parle et qui a remporté le projet d’extension du Museo de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand, installé dans un bâtiment signé Lina Bo Bardi –, son ouverture, avec restaurants et bar à cachaça au rez-de-chaussée, piscine sur la terrasse du premier étage et vue imprenable sur le Copan voisin, est programmée cet automne. De quoi nourrir, de retour de São Paulo, un profond syndrome de Stendhal moderniste. Et rêver d’y revenir dès que possible.
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