Avant Togo, il y avait Marsala : le canapé oublié de Michel Ducaroy

Avant de devenir l’un des canapés les plus célèbres au monde, le Togo fut précédé par une longue série d’expérimentations menées par Michel Ducaroy. À travers Marsala, Ligne Roset ressuscite aujourd’hui une pièce charnière, où la structure devient sculpture avant de disparaître derrière la mousse.

Avant de dessiner Togo, le best-seller mondial de Ligne Roset, Michel Ducaroy avait imaginé Marsala, enfin réédité par le fabricant français. Précurseur dans l’histoire des canapés ultraconfortables, ce grand frère connaîtra-t-il le même succès ?


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Michel Ducaroy, des années de recherche avant Togo

En 1973, Ligne Roset présente au Salon des Arts ménagers, à Paris, un canapé au design révolutionnaire : Togo. Sans armature en bois ou en métal, le modèle tient tout seul, grâce à un savant assemblage de mousses de différentes densités. Enveloppé d’une housse plissée, il ressemble à un chien shar-pei.

Michel Ducaroy (1925-2009), son designer, avait une autre image en tête : « un tube de dentifrice replié sur lui-même comme un tuyau de poêle et fermé aux deux bouts ». Le public est désorienté. Mais la profession, elle, lui décerne le prix René-Gabriel, qui consacre un créateur de mobilier moderne de série.

Dans les années 1970, le fauteuil, avec sa coque cintrée en Altuglas et ses coussins volumineux, appelle à la sieste.
Dans les années 1970, le fauteuil, avec sa coque cintrée en Altuglas et ses coussins volumineux, appelle à la sieste. Pierre-Antoine Pluquet

C’est le début d’une success-story jamais démentie : plus de 1 200 000 exemplaires ont depuis été vendus. Mais avant ce carton planétaire, Michel Ducaroy a dû tailler son crayon plus d’une fois afin de parvenir à la formule idéale.

Lorsqu’il rejoint la maison Roset en 1954, il découvre une entreprise encore spécialisée dans le mobilier de collectivité, marché porteur dans une France d’après-guerre en pleine reconstruction. Dans un style dépouillé, influencé par le design scandinave, la marque s’appuie alors sur son savoir-faire ancestral : le travail du bois, pratiqué depuis des générations dans ses ateliers de l’Ain.

Sous l’impulsion de Jean Roset, la société amorce un virage radical dans les années 1960. Elle se tourne vers le mobilier domestique et, surtout, s’empare des nouveaux matériaux mis à la disposition des industriels : mousses synthétiques, ouates de polyester, plastiques thermoformés. L’intuition est la bonne. Le dirigeant s’entoure de jeunes designers, parmi lesquels Pierre Paulin.

En interne, Michel Ducaroy explore méthodiquement les possibilités de ces matériaux innovants. Dehors, les modes de vie, les corps et la société sont, eux aussi, en pleine révolution.

Quand le canapé descend au ras du sol

En 1968, apparaît Adria. Sa structure est encore en bois, mais elle est cachée sous une généreuse épaisseur de mousse. Particularité : l’assise descend au ras du sol. On ne s’assoit plus dignement sur un meuble, soutenu par quatre pieds, le confort devient informel, décontracté, gentiment anti-bourgeois.

Plus tard, avec Koufra ou encore Kali, Michel Ducaroy poussera encore cette logique. Les volumes s’arrondissent, le canapé devient plus enveloppant. La posture du corps change, on s’y affale. Une attitude que Claire Bretécher immortalisera dans sa bande dessinée Les Frustrés.

Pour la réédition de Marsala, signé Michel Ducaroy, Ligne Roset présente un modèle banquette (à gauche), un fauteuil et un pouf.
Pour la réédition de Marsala, signé Michel Ducaroy, Ligne Roset présente un modèle banquette (à gauche), un fauteuil et un pouf. Pierre-Antoine Pluquet

Vautrés dans leurs canapés, cigarette à la main, les personnages refont le monde entre deux considérations existentielles. Avec Safi et Marsala, deux modèles très proches, le designer s’attaque cette fois au plastique. Influencé par l’esthétique Space Age, il dessine une coque cintrée en Altuglas fumé. Un berceau futuriste dans lequel viennent se lover de volumineux coussins.

Un exosquelette en plastique remplace la traditionnelle structure en bois. La surface brillante et translucide de la coque contraste avec le cuir ou le velours. Le rigide dialogue avec le moelleux. Roset s’impose comme une marque subversive, moderne, en accord avec l’hédonisme des années 1970.

Avec Marsala, Ligne Roset replonge dans ses archives

Dans cette évolution, Marsala est une charnière. C’est encore un canapé avec une armature, mais elle est traitée comme une sculpture – la spécialité de Michel Ducaroy lors de ses études à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon. En 1973, avec Togo, c’est le coussin qui devient structure, sculptée à même la mousse.

Plus de cinquante ans après, portée par l’intérêt constant pour le design des années 1970, Ligne Roset puise dans ses archives afin de faire revivre certains modèles. « Il y a une appétence du marché pour le vintage, explique Antoine Roset, directeur général du groupe Roset. C’est pourquoi, en plus de notre ADN de créateur contemporain, nous proposons aussi des rééditions. Ce fut le cas avec Kashima, de Michel Ducaroy, en 2024 et Sandra, d’Annie Hiéronimus, en 2025. »

Cette année, Ligne Roset a choisi de faire évoluer la conception de Marsala. « Nous avons remplacé la structure en Altuglas par du multiplis d’okoumé plaqué hêtre, qui lui donne plus d’élégance et répond davantage aux enjeux de développement durable », poursuit Antoine Roset. Un canapé, une banquette, une chauffeuse, un fauteuil et un pouf sont disponibles. Le confort est plus soutenu que celui du Togo. « Dans le Marsala, on s’enfonce moins. La têtière est très haute, il y a toujours une prise de dos remarquable : c’est la signature de Ducaroy. »

Entre la structure traditionnelle d’Adria et la radicalité tout-mousse du Togo, Marsala apparaît comme un moment clé dans le parcours de Michel Ducaroy : celui où la structure cesse d’être seulement technique pour devenir visible, avant qu’elle ne disparaisse complètement.


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