Madrid l’effervescente : plongée dans la nouvelle scène créative espagnole

Longtemps éclipsée par Barcelone, Madrid connaît une nouvelle effervescence. Designers, architectes, chefs, galeristes et entrepreneurs autres créatifs investissent la capitale espagnole, portée par une culture de la collaboration et un goût intact pour l’expérimentation.

Bien plus qu’un écrin de musées d’exception et de bars à tapas, Madrid offre aujourd’hui aux artistes, designers, architectes, chefs cuisiniers, galeristes et autres entrepreneurs créatifs un terrain d’expérimentation d’une rare liberté. IDEAT est allé prendre le pouls de cette vitalité.


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Madrid, nouveau terrain de jeu créatif

Madrid a longtemps été éclipsée par la bouillonnante énergie lifestyle de Barcelone. Perçue comme élégante et sage, la capitale espagnole aimantait avant tout, jusqu’ici, ses visiteurs par son exceptionnel patrimoine muséal (Prado, Reina Sofía et Thyssen-Bornemisza) et par ses restaurants historiques, dans lesquels flotte parfois encore le fantôme cultivé de Hemingway.

Également connu sous le nom de « Carrión Building », l’immeuble Capitol, construit entre 1931 et 1933 par les architectes Luis Martínez-Feduchi (1901-1975) et Vicente Eced y Eced (1902-1978), est l’un des nombreux exemples des pépites Art déco qui ourlent la Gran Vía, le Broadway madrilène.
Également connu sous le nom de « Carrión Building », l’immeuble Capitol, construit entre 1931 et 1933 par les architectes Luis Martínez-Feduchi (1901-1975) et Vicente Eced y Eced (1902-1978), est l’un des nombreux exemples des pépites Art déco qui ourlent la Gran Vía, le Broadway madrilène. Jorquera pour IDEAT

Le romancier américain avait ses habitudes à La Venencia, petit bar à xérès toujours dans son jus, du quartier de Las Letras, avis aux amateurs. Mais tant le nombre que les centres d’intérêt des nouveaux touristes attestent d’un important changement de paradigme : on y vient pour les musées certes, mais aussi pour une multitude d’expériences artistiques, gastronomiques, architecturales ou tout simplement lifestyle.

« Aujourd’hui, partout dans le monde, les gens me disent : “Oh, Madrid, j’adore !” Pour diverses raisons, la ville est devenue incontournable. Et, honnêtement, elle a un fort potentiel », déclare Lucas Muñoz Muñoz. Ce designer – à qui l’on doit le mobilier 100 % recyclé du restaurant MO de Movimiento, tout comme celui de l’innovant projet Infinito Delicias (centre culturel) et du stand Guía Repsol, accueillant des chefs en résidence au marché de Vallehermoso – a choisi de revenir y habiter.

Nouvel espace d’art contemporain Solo CSV accueille la collection privée Solo (Ana Gervás et David Cantolla) ainsi qu’un programme d’expositions et de résidence, en partenariat avec le réseau international Movimiento 37.
Nouvel espace d’art contemporain Solo CSV accueille la collection privée Solo (Ana Gervás et David Cantolla) ainsi qu’un programme d’expositions et de résidence, en partenariat avec le réseau international Movimiento 37. Jorquera pour IDEAT

« La pandémie nous a appris combien il est important d’être là où l’on a envie de vivre », poursuit-il. Le cosmopolitisme croissant de Madrid est notamment dû à une massive vague d’immigration de Sud-Américains souvent aisés.

Une ville portée par le goût de l’expérimentation

D’où cette salve d’ouvertures de restaurants latino contemporains, à l’instar du mexicain Ticuí. Chez StreetXO, comptoir abordable du chef superstar David Muñoz, implanté au cœur du centre commercial El Corte Inglés de Salamanca, c’est plutôt la fusion Méditerranée-Asie qui y est explorée.

Porté par la Fondation Daniel et Nina Carasso, Infinito Delicias est un nouveau tiers-lieu destiné à la culture et à l’alimentation durable, dont la façade en bois, signée Husos Arquitecturas et elii (oficina de arquitectura), réinterprète le balcon madrilène.
Porté par la Fondation Daniel et Nina Carasso, Infinito Delicias est un nouveau tiers-lieu destiné à la culture et à l’alimentation durable, dont la façade en bois, signée Husos Arquitecturas et elii (oficina de arquitectura), réinterprète le balcon madrilène. Jorquera pour IDEAT

Madrid affirme donc, en 2026, ce qu’elle a toujours été depuis l’explosion de la Movida, cette joyeuse déferlante de contre-culture qui a suivi la chute du franquisme dans les années 1980 : un parfait écosystème pour l’expérimentation, décuplée par le goût de la collaboration, la fluidité entre disciplines et l’existence préservée de savoir-faire artisanaux.

Début mars, le Matadero, ancien abattoir de style néo-mudéjar (né en Espagne vers 1860 et utilisé jusqu’en 1925) immortalisé par Pedro Almodóvar dans Matador (1986), a accueilli Forma, la première manifestation consacrée au collectible design, initiée par le Madrid Design Festival.

Lucas Muñoz Muñoz dans le centre culturel Infinito Delicias, dont il a signé l’aménagement intérieur et le mobilier. Ce designer madrilène parmi les plus influents de sa génération transforme les matériaux trouvés sur place en ressources. Une démarche de réemploi devenue sa signature.
Lucas Muñoz Muñoz dans le centre culturel Infinito Delicias, dont il a signé l’aménagement intérieur et le mobilier. Ce designer madrilène parmi les plus influents de sa génération transforme les matériaux trouvés sur place en ressources. Une démarche de réemploi devenue sa signature. Jorquera pour IDEAT

Gran Vía, Conde Duque : le nouveau visage de Madrid

À quelques stations de métro (le réseau de transport en commun est particulièrement bien développé et bon marché), la Gran Vía est à Madrid ce que Broadway est à New York. Cette épine dorsale, reliant la Calle de Alcalá à la Plaza de España sur 1,3 kilomètre, a redessiné sa désirabilité via une guirlande d’hôtels de luxe, récemment implantés dans des pépites architecturales Belle Époque ou Art déco rénovées, rooftop avec vue panoramique à couper le souffle inclus.

Marta Alonso et Imanol Calderón, le talentueux duo d’architectes designers de Mayice Studio, dans leur agence de Conde Duque aux côtés de leur siège en aluminium Buit Gradient (Gandia Blasco), leur lampe à poser Eris sur leur table basse Zoo et, au sol, leur lampe Blow en verre soufflé, réalisée en partenariat avec Real Fábrica de Cristales de La Granja.
Marta Alonso et Imanol Calderón, le talentueux duo d’architectes designers de Mayice Studio, dans leur agence de Conde Duque aux côtés de leur siège en aluminium Buit Gradient (Gandia Blasco), leur lampe à poser Eris sur leur table basse Zoo et, au sol, leur lampe Blow en verre soufflé, réalisée en partenariat avec Real Fábrica de Cristales de La Granja. Jorquera pour IDEAT

Parmi eux, le Brach (groupe Evok Collection), pour lequel Philippe Starck a imaginé un décor immersif façon carnet de voyage en Espagne, est sans conteste une réussite. Juste derrière, à la lisière des quartiers de Malasaña et de Chueca, le 7 Islas Hotel est un merveilleux îlot de tranquillité et de raffinement avec son design mi-méditerranéen, mi-industriel, signé du studio Kikekeller.

À l’autre extrémité de la Gran Vía, le quartier typiquement madrilène de Conde Duque offre un parfait cocktail de tradition, d’alternatif et d’exclusif. C’est ici que Marta Alonso et Imanol Calderón, les jeunes architectes designers de Mayice Studio, aussi discrets que talentueux, vivent et travaillent.

Dans le quartier de Chamberí, la boulangerie pâtisserie Fu.Ba (acronyme de Future Bakery) sans gluten et sans sucres ajoutés, ouverte par Fabián León, finaliste de la première édition de MasterChef España. La réalisation architecturale est signée du studio Insern Serra.
Dans le quartier de Chamberí, la boulangerie pâtisserie Fu.Ba (acronyme de Future Bakery) sans gluten et sans sucres ajoutés, ouverte par Fabián León, finaliste de la première édition de MasterChef España. La réalisation architecturale est signée du studio Insern Serra. Jorquera pour IDEAT

À quelques encablures, se trouvent le palais royal et le centre Solo CSV. Fondé par le couple de collectionneurs entrepreneurs Ana Gervás et David Cantolla, cet espace d’exposition artistique ultra-pointu occupe une ancienne imprimerie de 4 500 mètres carrés, magnifiquement réhabilitée par Estudio Herreros.

Conde Duque, « meilleur quartier de Madrid aujourd’hui » aux yeux des designers de Mayice Studio, n’échappe certes pas à la gentrification, néanmoins il résiste à la standardisation.

Une bonne pincée d’avant-gardisme

La Plaza del Gato reste une charmante placette en triangle où l’on s’imagine illico déguster un café, tout en rêvant de venir s’installer à Madrid.

Le restaurant écoresponsable Mo de Movimiento, ouvert depuis 2020, dont l’aménagement, réalisé exclusivement en matériaux de réemploi, est signé Lucas Muñoz Muñoz.
Le restaurant écoresponsable Mo de Movimiento, ouvert depuis 2020, dont l’aménagement, réalisé exclusivement en matériaux de réemploi, est signé Lucas Muñoz Muñoz. Jorquera pour IDEAT

À un angle, Sybilla, la styliste phare de la Movida, a ouvert une galerie dans un ancien supermarché chinois, rénové par l’architecte majorquin Andrés Serra. En remontant, on tombe sur la Plaza de Olavide, centre névralgique de Chamberí. Dans ce quartier résidentiel, la bourgeoisie locale cohabite avec de jeunes urbains, passionnés de culture food.

Le bar La Gildería 2.0 a, par exemple, repensé l’apéritif traditionnel – vermut (vermouth) et gildas (petites brochettes de piments guindillas, d’olives et d’anchois) – pour la génération Z. Le décor de pavés de verre colorés, mi-minimaliste, mi-kitsch, est signé Codoo Studio.

Dans son restaurant Sala de Despiece 1 (SDD1), l’inclassable chef et créateur de concepts gastronomiques, Javier Bonet.
Dans son restaurant Sala de Despiece 1 (SDD1), l’inclassable chef et créateur de concepts gastronomiques, Javier Bonet. Jorquera pour IDEAT

C’est à Chamberí, enfin, que se trouvent les deux adresses les plus emblématiques de la radicalité culinaire culturelle madrilène : MO de Movimiento (établissement conçu par le groupe Proyectos Conscientes pour faire rimer éthique avec gastronomique, tout comme Tramo, ouvert, quant à lui, à Chamartín).

Et, bien sûr, Sala de Despiece 1 (SDD1), le restaurant de tapas conceptuelles qui détourne les codes tout inox des salles de découpe de bouchers. Une création inclassable, sans aucune concession sur le produit et sa scénographie (idem pour le dernier-né, Sala Cero, à Salamanca), que l’on doit à cet électron libre pionnier : le chef et entrepreneur Javier Bonet qui résume :

« Nous sommes des chefs qui abordons la cuisine d’une manière très particulière. Nous concevons des plats qui doivent être finalisés devant le client. Nous éclairons le bar en pensant au produit, et non pas à la personne qui y est assise, car c’est la tomate qui doit être belle. Évidemment, il faut équilibrer cette audace avec de très bons produits ».

Preuve supplémentaire que l’esprit avant-gardiste de la Movida n’a jamais cessé de courir dans les veines de Madrid et qu’il est urgent d’aller le constater sur place.

Prinicpal poumon vert de Madrid, le parc du Retiro est un ancien jardin royal, où se dresse le Monument à Alphonse XII d’Espagne avec sa statue équestre en bronze de Mariano Benlliure (1904).
Prinicpal poumon vert de Madrid, le parc du Retiro est un ancien jardin royal, où se dresse le Monument à Alphonse XII d’Espagne avec sa statue équestre en bronze de Mariano Benlliure (1904). Jorquera pour IDEAT

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