Bien plus qu’un écrin de musées d’exception et de bars à tapas, Madrid offre aujourd’hui aux artistes, designers, architectes, chefs cuisiniers, galeristes et autres entrepreneurs créatifs un terrain d’expérimentation d’une rare liberté. IDEAT est allé prendre le pouls de cette vitalité.
À lire aussi : Madrid : 5 adresses à visiter absolument
Madrid, nouveau terrain de jeu créatif
Madrid a longtemps été éclipsée par la bouillonnante énergie lifestyle de Barcelone. Perçue comme élégante et sage, la capitale espagnole aimantait avant tout, jusqu’ici, ses visiteurs par son exceptionnel patrimoine muséal (Prado, Reina Sofía et Thyssen-Bornemisza) et par ses restaurants historiques, dans lesquels flotte parfois encore le fantôme cultivé de Hemingway.
Le romancier américain avait ses habitudes à La Venencia, petit bar à xérès toujours dans son jus, du quartier de Las Letras, avis aux amateurs. Mais tant le nombre que les centres d’intérêt des nouveaux touristes attestent d’un important changement de paradigme : on y vient pour les musées certes, mais aussi pour une multitude d’expériences artistiques, gastronomiques, architecturales ou tout simplement lifestyle.
« Aujourd’hui, partout dans le monde, les gens me disent : “Oh, Madrid, j’adore !” Pour diverses raisons, la ville est devenue incontournable. Et, honnêtement, elle a un fort potentiel », déclare Lucas Muñoz Muñoz. Ce designer – à qui l’on doit le mobilier 100 % recyclé du restaurant MO de Movimiento, tout comme celui de l’innovant projet Infinito Delicias (centre culturel) et du stand Guía Repsol, accueillant des chefs en résidence au marché de Vallehermoso – a choisi de revenir y habiter.
« La pandémie nous a appris combien il est important d’être là où l’on a envie de vivre », poursuit-il. Le cosmopolitisme croissant de Madrid est notamment dû à une massive vague d’immigration de Sud-Américains souvent aisés.
Une ville portée par le goût de l’expérimentation
D’où cette salve d’ouvertures de restaurants latino contemporains, à l’instar du mexicain Ticuí. Chez StreetXO, comptoir abordable du chef superstar David Muñoz, implanté au cœur du centre commercial El Corte Inglés de Salamanca, c’est plutôt la fusion Méditerranée-Asie qui y est explorée.
Madrid affirme donc, en 2026, ce qu’elle a toujours été depuis l’explosion de la Movida, cette joyeuse déferlante de contre-culture qui a suivi la chute du franquisme dans les années 1980 : un parfait écosystème pour l’expérimentation, décuplée par le goût de la collaboration, la fluidité entre disciplines et l’existence préservée de savoir-faire artisanaux.
Début mars, le Matadero, ancien abattoir de style néo-mudéjar (né en Espagne vers 1860 et utilisé jusqu’en 1925) immortalisé par Pedro Almodóvar dans Matador (1986), a accueilli Forma, la première manifestation consacrée au collectible design, initiée par le Madrid Design Festival.
Gran Vía, Conde Duque : le nouveau visage de Madrid
À quelques stations de métro (le réseau de transport en commun est particulièrement bien développé et bon marché), la Gran Vía est à Madrid ce que Broadway est à New York. Cette épine dorsale, reliant la Calle de Alcalá à la Plaza de España sur 1,3 kilomètre, a redessiné sa désirabilité via une guirlande d’hôtels de luxe, récemment implantés dans des pépites architecturales Belle Époque ou Art déco rénovées, rooftop avec vue panoramique à couper le souffle inclus.
Parmi eux, le Brach (groupe Evok Collection), pour lequel Philippe Starck a imaginé un décor immersif façon carnet de voyage en Espagne, est sans conteste une réussite. Juste derrière, à la lisière des quartiers de Malasaña et de Chueca, le 7 Islas Hotel est un merveilleux îlot de tranquillité et de raffinement avec son design mi-méditerranéen, mi-industriel, signé du studio Kikekeller.
À l’autre extrémité de la Gran Vía, le quartier typiquement madrilène de Conde Duque offre un parfait cocktail de tradition, d’alternatif et d’exclusif. C’est ici que Marta Alonso et Imanol Calderón, les jeunes architectes designers de Mayice Studio, aussi discrets que talentueux, vivent et travaillent.
À quelques encablures, se trouvent le palais royal et le centre Solo CSV. Fondé par le couple de collectionneurs entrepreneurs Ana Gervás et David Cantolla, cet espace d’exposition artistique ultra-pointu occupe une ancienne imprimerie de 4 500 mètres carrés, magnifiquement réhabilitée par Estudio Herreros.
Conde Duque, « meilleur quartier de Madrid aujourd’hui » aux yeux des designers de Mayice Studio, n’échappe certes pas à la gentrification, néanmoins il résiste à la standardisation.
Une bonne pincée d’avant-gardisme
La Plaza del Gato reste une charmante placette en triangle où l’on s’imagine illico déguster un café, tout en rêvant de venir s’installer à Madrid.
À un angle, Sybilla, la styliste phare de la Movida, a ouvert une galerie dans un ancien supermarché chinois, rénové par l’architecte majorquin Andrés Serra. En remontant, on tombe sur la Plaza de Olavide, centre névralgique de Chamberí. Dans ce quartier résidentiel, la bourgeoisie locale cohabite avec de jeunes urbains, passionnés de culture food.
Le bar La Gildería 2.0 a, par exemple, repensé l’apéritif traditionnel – vermut (vermouth) et gildas (petites brochettes de piments guindillas, d’olives et d’anchois) – pour la génération Z. Le décor de pavés de verre colorés, mi-minimaliste, mi-kitsch, est signé Codoo Studio.
C’est à Chamberí, enfin, que se trouvent les deux adresses les plus emblématiques de la radicalité culinaire culturelle madrilène : MO de Movimiento (établissement conçu par le groupe Proyectos Conscientes pour faire rimer éthique avec gastronomique, tout comme Tramo, ouvert, quant à lui, à Chamartín).
Et, bien sûr, Sala de Despiece 1 (SDD1), le restaurant de tapas conceptuelles qui détourne les codes tout inox des salles de découpe de bouchers. Une création inclassable, sans aucune concession sur le produit et sa scénographie (idem pour le dernier-né, Sala Cero, à Salamanca), que l’on doit à cet électron libre pionnier : le chef et entrepreneur Javier Bonet qui résume :
« Nous sommes des chefs qui abordons la cuisine d’une manière très particulière. Nous concevons des plats qui doivent être finalisés devant le client. Nous éclairons le bar en pensant au produit, et non pas à la personne qui y est assise, car c’est la tomate qui doit être belle. Évidemment, il faut équilibrer cette audace avec de très bons produits ».
Preuve supplémentaire que l’esprit avant-gardiste de la Movida n’a jamais cessé de courir dans les veines de Madrid et qu’il est urgent d’aller le constater sur place.
À lire aussi : À l’intérieur du Brach Madrid, Philippe Starck mène la danse