Rencontre avec l’architecte Kengo Kuma

Parmi ses dernières réalisations figure le musée départemental Albert-Kahn, qui a ouvert ses portes à Boulogne-Billancourt le 2 avril dernier. Un projet à l’image de l’œuvre prolifique de Kengo Kuma, 67 ans, qui renouvelle avec inventivité l’architecture japonaise.

À rebours des dogmes formels et des modes éphémères, Kengo Kuma écrit son propre récit, inspiré par la tradition, mais fermement ancré dans le présent et le monde qui l’entoure. Alors qu’il vient de repenser le musée départemental Albert-Kahn, l’architecte a répondu à nos questions.


IDEAT : Quelle fut votre première impression lorsque vous avez découvert le musée et le jardin d’Albert Kahn ? Les connaissiez-vous ?

Kengo Kuma : Je n’y étais jamais allé. Quand j’ai visité le site, j’ai été très agréablement surpris. Je ne m’attendais pas du tout à trouver un jardin japonais dans le bois de Boulogne, aux portes de Paris. D’autant plus que c’est cette interprétation unique des jardins japonais qui m’a considérablement inspiré.

IDEAT : Pouvez-vous nous raconter cette histoire surprenante et les liens particuliers qu’Albert Kahn entretenait avec le Japon ?

Kengo Kuma : Lorsque Albert Kahn a visité l’archipel, en 1908-1909, au cours de l’ère Meiji (1868-1912, NDLR), il fut frappé par la beauté de ses jardins. Il a ensuite invité un jardinier japonais à reproduire ce paysage singulier dans son hôtel particulier près du bois de Boulogne. Le lieu est devenu un musée, et j’ai eu le sentiment que ce magnifique jardin y jouait le rôle principal. Traditionnellement, les Japonais envisagent le jardin comme le protagoniste le plus important de la maison. Albert Kahn a dû retenir cette notion… Dans la villa impériale de Katsura à Kyoto, par exemple, considérée comme un chef-d’œuvre de l’architecture japonaise, la star, c’est lui. Et l’architecture est une collection d’azumaya (pavillons) qui se dressent dans ce jardin. Les Japonais apprécient de vivre avec la nature et surtout de la ressentir.

Au musée Albert-Kahn, l’engawa, élément traditionnel de l’architecture japonaise, permet à l’édifice de se fondre dans la nature.
Au musée Albert-Kahn, l’engawa, élément traditionnel de l’architecture japonaise, permet à l’édifice de se fondre dans la nature. Olivier Ravoire

IDEAT : Comment cette importance accordée à la nature s’exprime-t-elle dans le musée ?

Kengo Kuma : Le lien à la fois naturel et lâche entre le jardin et la bâtiment est une caractéristique essentielle de l’architecture traditionnelle japonaise. Nous avons donc voulu refléter cette idée dans ce projet. L’espace d’exposition du musée a été conçu dans une séquence linéaire qui se déploie depuis les chemins qui traversent le jardin.

IDEAT : Le bois s’est-il de ce fait naturellement imposé au musée Albert-Kahn ?

Kengo Kuma : Accordant une telle importance à l’extérieur, les Japonais insistaient autrefois pour que l’architecture soit réalisée avec les mêmes matériaux naturels que ceux qui composent le jardin, c’est-à-dire des arbres qui s’y trouvent. Le bois a donc effectivement joué un rôle de premier plan dans la structure des édifices. Les tatamis au sol sont également fabriqués à partir des tiges d’une plante appelée igusa (jonc) et il était fondamental, pour la maison japonaise, de baigner dans l’odeur de l’herbe. La construction du musée Albert-Kahn s’est ainsi inspirée de cette méthode et a fait un usage intensif de plantes.

À Besançon, les deux bâtiments de la Cité des arts et de la musique sont reliés et coiffés d’une structure en bois composée de mosaïques.
À Besançon, les deux bâtiments de la Cité des arts et de la musique sont reliés et coiffés d’une structure en bois composée de mosaïques. Nicola Waltefaugle

IDEAT : Le travail sur le bois s’exprime notamment à travers la façade et ce jeu de persiennes…

Kengo Kuma : Effectivement, nous avons été très attentifs aux détails des persiennes mises en place sur l’avant du musée. Elles comportent une section transversale en forme de losange et donnent l’impression que toute la façade est une collection de lignes en bois. Nous n’avons jamais atteint une telle finesse dans nos différents essais de persiennes au Japon, c’était un véritable défi pour nous. Cette multitude de lamelles ressemble davantage aux branches délicates d’un arbre qu’au mur extérieur d’une structure architecturale. Les brindilles transforment le vent qui souffle en une brise légère et la lumière forte en une lumière douce appelée komorebi (ce mot japonais n’a pas d’équivalent en français, il désigne la lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres, NDLR).

Les Japonais ont toujours fait beaucoup d’efforts, notamment en convoquant les plantes, pour rendre le côté artificiel de l’architecture plus proche de la forêt. Les persiennes en bois de ce musée sont le prolongement de ces tentatives. Tant dans la planification que dans le découpage, l’aspect oblique était important. Contrairement aux jardins à la française, les jardins japonais sont conçus en mettant l’accent sur l’obliquité. En effet, les Japonais pensent que les angles droits et l’horizontalité sont artificiels et que la nature est composée de différentes diagonales. Nous avons appliqué cette idée à l’architecture, en essayant de l’éloigner autant que faire se peut des objets fabriqués par l’homme et de la rendre aussi proche que possible de la nature. Elle s’est appuyée sur la perception intuitive d’Albert Kahn de l’essence du Japon.

Le pavillon temporaire CLT Park Harumi, à Tokyo, dont les panneaux en cyprès seront recyclés.
Le pavillon temporaire CLT Park Harumi, à Tokyo, dont les panneaux en cyprès seront recyclés. Kawasumi-Kobayashi Kenji

IDEAT : Le musée départemental Albert-Kahn et son jardin sont surprenants, car ils ne sont pas typiquement parisiens et détonnent dans le paysage urbain de la capitale. Quels sont les endroits que vous aimez à Paris ?

Kengo Kuma : Je ne vais pas donner un lieu précis. Ce que j’apprécie beaucoup à Paris, ce sont ses nombreux passages ici et là. Notre agence parisienne (Kuma Associates Europe, NDLR) est également située dans l’un d’eux, cité du Figuier, dans le XIe arrondissement, près de la rue Oberkampf. Être dans la ville, mais un peu en marge, cela nous donne un sentiment de confort.

IDEAT : Vous avez construit plusieurs bâtiments en France ces dernières années. Est-ce différent d’exercer ici et au Japon ? Ou bien pensez-vous qu’un projet d’architecture reste un projet d’architecture, quelle que soit sa situation géographique ?

Kengo Kuma : Après avoir travaillé de nombreuses années au Japon et à l’étranger, j’en ai conclu qu’aucun client n’est semblable, et ce, quel que soit son pays d’origine ou sa nationalité. Mettre en avant les différences ne fait pas sens pour moi. Chaque entreprise nous apporte une expérience et des défis uniques. 

IDEAT : Vous évoquez souvent les notions de reconnexion et d’harmonie avec la nature lorsque vous parlez de votre travail. Comment traduisez-vous cette idée dans votre architecture ?

Kengo Kuma : Pour moi, la nature est synonyme de musique. Je ressens et je perçois son rythme et sa tonalité, qui varient selon l’environnement. J’exprime ces sentiments à travers notre architecture et notre design.

Tel un nid d’oiseau posé au milieu de la jungle urbaine, le centre municipal polyvalent The Exchange, à Sydney, est enrubanné d’une structure en bois.
Tel un nid d’oiseau posé au milieu de la jungle urbaine, le centre municipal polyvalent The Exchange, à Sydney, est enrubanné d’une structure en bois. Martin Mischkulnig

IDEAT : Quand avez-vous utilisé le bois pour la première fois ?

Kengo Kuma : Le premier bâtiment que j’ai réalisé en bois est le musée d’art Nakagawa-machi Bato Hiroshige, livré en 2000. Sur 2 000 m2, il abrite les œuvres d’Ando Hiroshige (aussi appelé Utagawa Hiroshige, 1797-1858, NDLR), artiste de l’ukiyo-e (mouvement artistique de l’époque d’Edo, 1603-1867, NDLR), qui a fortement influencé les impressionnistes. Je voulais créer un édifice à l’image des configurations spatiales uniques que cet artiste a imaginées dans ses estampes (gravures sur bois, NDLR). J’ai ainsi tenté de concevoir un espace tridimensionnel qui exprime cette superposition des couches caractéristique de son travail. Cette technique contraste avec l’usage de la perspective dans les peintures occidentales et a eu un impact important sur l’architecture de Frank Lloyd Wright.

Dans ce musée, nous avons utilisé des persiennes réalisées en cèdre japonais, une spécificité locale, pour créer une structure qui intègre cette méthode d’assemblage par couches successives. Outre le cèdre, la pierre, le papier japonais confectionné par les artisans du coin, d’autres matériaux disponibles localement ont été largement employés afin de stimuler l’économie régionale et les circuits courts, qui ne dépendaient pas de Tokyo avant l’avènement de la société industrielle contemporaine.

IDEAT : Depuis le musée Nakagawa-machi Bato Hiroshige, le recours au bois est essentiel dans votre production. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Kengo Kuma : Oui, la construction en bois est devenue fondamentale pour moi parce qu’avec le projet du musée Hiroshige, j’ai appris que ce matériau pouvait donner vie à l’architecture. Sa seule présence peut animer et activer son environnement.

La façade du FRAC de Marseille est habillée de panneaux en verre émaillé. Orientés sous des angles différents, ils dévient les rayons du soleil.
La façade du FRAC de Marseille est habillée de panneaux en verre émaillé. Orientés sous des angles différents, ils dévient les rayons du soleil. Nicolas Waltefaugle

L’emploi du bois est souvent réduit à un retour à la tradition. C’est évidemment beaucoup plus que cela, et votre architecture le démontre. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Je suis tout à fait d’accord. J’envisage le bois comme un matériau qui peut résoudre un certain nombre de problèmes d’aujourd’hui et de demain. Construire des bâtiments en bois, ça n’a rien à voir avec la nostalgie !

En bâtissant le stade national de Tokyo, vous avez démontré que le bois n’est pas incompatible avec la grande échelle. Pouvez-vous expliquer votre choix ?

J’ai imaginé un stade qui peut accueillir 80 000 personnes sous la forme d’une structure insaisissable qui rappelle un nuage, construit en assemblant des morceaux de bois. Par chance, il est entouré de l’un des plus beaux parcs de Tokyo, le Meiji Jingu Gaien. Ainsi, il se fond dans la forêt. L’utilisation de petites pièces signifiait que nous allions nous servir du bois issu de l’éclaircie des forêts. Nous visions de cette manière à renforcer le cycle de reboisement, qui est vital pour le maintien de notre environnement.

Qu’est-ce qui distingue l’architecture en bois européenne de celle du japon ?

La technique de construction faisant appel au bois reflète beaucoup l’environnement naturel de son emplacement. Ce que je trouve de particulier à l’architecture japonaise, c’est qu’elle a généralement recours à une combinaison de minces pièces de bois et n’utilise pas de joints métalliques.

Le GC Prostho Museum Research Center, à Kasugai-shi, au Japon, est inspiré du cidori, un jeu de construction en bois japonais.
Le GC Prostho Museum Research Center, à Kasugai-shi, au Japon, est inspiré du cidori, un jeu de construction en bois japonais. Aici Ano / Fwd

Pensez-vous que la préfabrication et les nouvelles technologies peuvent démultiplier les possibilités de l’architecture en bois ?

Oui, sans aucun doute. Les technologies du bois et de la préfabrication progressent de jour en jour, ce qui ne fait qu’étendre les potentialités de ce matériau.

En France, il y a un vif débat entre le bois et le béton. Quelle est votre position à ce sujet ?

Il n’est pas nécessaire d’entrer dans une polémique. Le bois et le béton sont tous deux essentiels en architecture, et chaque matière a ses propres mérites. Le bois est mon matériau préféré, mais cela ne signifie pas que je renie les autres.

Vous privilégiez systématiquement les ressources locales. Pensez-vous qu’il soit essentiel aujourd’hui de favoriser les circuits courts ?

Bien sûr. Transporter des matériaux depuis des lieux éloignés entraîne beaucoup de dépenses d’énergie et d’émissions de CO2, le bois local était donc une bonne option pour la construction du musée Hiroshige par exemple, approche que nous appliquons à autant de projets que possible.

À l’intérieur comme à l’extérieur du musée départemental Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt, le bois, le métal et le verre s’imbriquent dans une composition de lignes obliques.
À l’intérieur comme à l’extérieur du musée départemental Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt, le bois, le métal et le verre s’imbriquent dans une composition de lignes obliques. MICHEL DENANCE

Pensez-vous que les architectes ont un rôle social ?

Notre mission aujourd’hui ne consiste pas seulement à imaginer des formes pour des bâtiments. Nous sommes dans une position qui peut virtuellement « dessiner » un nouveau système économique et proposer une autre façon de vivre en société, ce qui, je pense, est à la fois un privilège et une grande responsabilité. Les architectes ont toujours joué un rôle social, mais ils le feront encore plus à l’avenir.

Et pour terminer, vaste question, quel est pour vous l’architecture de demain ?

Les modes de vie des gens changent radicalement et rapidement. L’architecture doit y répondre judicieusement, mais avec sagesse.

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