Portrait : Terence Conran, le designer entrepreneur

Il y a un an fermait l’antenne parisienne du Conran Shop, sort auquel a échappé de justesse aux mêmes dates Habitat. L’occasion de revenir sur la vie et la trajectoire de leur créateur, le designer et as des affaires Terence Conran (1931-2020).

À l’occasion d’une exposition qui lui était consacrée, « The Way we live now » en 2012, au Design Museum à Londres, Terence Conran avait alors décrit son enfance : “J’aimais fabriquer des objets. Mon cadeau préféré était un sac de chutes de bois et une boîte à outils. J’ai été animé par un esprit entrepreneurial dès mon plus jeune âge. Je me rappelle d’avoir échangé un bateau en bois, que j’avais fabriqué, contre un tour de potier. J’ai le souvenir d’avoir été extrêmement fier de moi et de ma transaction.” Témoignage sincère ou storytelling parfaitement huilé, ces deux anecdotes dessinent avec beaucoup de clarté la carrière foisonnante de Terence Conran, articulée autour du design et du business.


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Le plus français des Britanniques

À l’été 1953, au volant d’une Lagonda, le jeune Terence Conran découvre avec grand enthousiasme le sud de la France. “C’était la première fois que j’allais à l’étranger. Venant d’un Londres d’après-guerre très gris, j’ai été émerveillé par la qualité de la vie quotidienne française : la nourriture délicieuse dans les cafés en bord de route, arrosée de carafes de vin rouge, et l’étalage simple, sans prétention mais abondant, de produits, dans les marchés et les magasins. Je me suis demandé : “Pourquoi ne pourrions-nous pas profiter d’une vie comme celle-ci en Angleterre ?”” lit-on sur le site du Design Museum. Après cette épopée en Dordogne, cet ancien élève de la Central School of Arts & Crafts, (qui deviendra la Central Saint Martins) a l’idée de vendre des meubles en libre service, comme des légumes sur les étals des marchés. Un concept qui prend forme à travers l’ouverture du premier magasin Habitat à Londres, en 1964.

Portrait de Terence Conran.
Portrait de Terence Conran.

Terence Conran évoque également une seconde raison qui l’a poussé à se lancer dans cette aventure, peut-être plus terre à terre. Le jeune designer venait de produire la gamme de meubles en kit “Summa”. “J’avais alors besoin de détaillants pour présenter mes designs, mais mes produits n’avaient pas leur place dans leurs magasins mornes. […] Ils ne voyaient pas que le monde changeait et étaient trop paresseux pour en saisir l’opportunité : mes créations n’avaient aucune chance de se vendre dans cet environnement. J’ai senti qu’il y avait une possibilité pour révolutionner la façon dont les choses étaient vendues, de créer quelque chose qui soit plus qu’un simple magasin vendant des meubles. C’est ainsi qu’a commencé mon expérience Habitat – en partie par frustration, mais aussi par conviction qu’un meilleur style de vie devrait être plus largement accessible.” Ce fameux style de vie prend forme à travers des meubles, dont certains sont dessinés par le Britannique, mais pas seulement : le voilà chinant et revendant des accessoires de décoration, empilés les uns sur les autres pour générer une sensation d’abondance et d’accessibilité.

Une nouvelle façon de consommer du mobilier

Cet ensemble d’objets et de mobilier forme un univers, explique Joris Thomas, responsable du service valorisation du design du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole.  Cette formule de concept store nous paraît aujourd’hui complètement évidente, mais ça n’était pas le cas au début des années 1960. De plus, Habitat s’est adressé à une certaine jeunesse dotée d’un pouvoir d’achat et qui ne souhaitait pas forcément garnir leur maison des meubles dont ils avaient hérité. Terence Conran est vraiment une personne de son époque.” Le succès est au rendez-vous et mène à plusieurs ouvertures en Europe, dont une parisienne en 1973. Sur le même principe, mais dans une mouture plus haut de gamme, il lance The Conran Shop, avec plusieurs antennes à Paris, New York et au Japon la même année.

Feu la boutique parisienne The Conran Shop.
Feu la boutique parisienne The Conran Shop. DR

Habitat se démarque également en proposant des pièces venues du monde entier, comme le célèbre wok asiatique, la très française cocotte orange Le Creuset, ou encore une cuillère en bois empruntée aux Shakers, cette secte américaine du XIXe siècle. Ces accessoires de cuisine et d’art de la table constituent une part importante des étalages du magasin et ne sont pas traités à la légère. Il faut dire que Terence Conran est un fin gourmet. Il ouvre en 1953 Soup Kitchen, son premier restaurant à Londres, puis un deuxième, Orrery, l’année suivante. D’autres adresses se succèdent à Londres, dont le Bibendum, inauguré au sein la Michelin house en 1987, et au-delà des frontières britanniques, à New York – le Gustavio ouvre ses portes en 1999 – , Paris, Tokyo et Copenhague. Son dernier restaurant en date, le Boundary, voit le jour en 2008 en plein Shoreditch, quartier branché de la capitale britannique. Des lieux par ailleurs pensés par sa propre entreprise d’architecture d’intérieur.

Terence Conran, enfant du Bauhaus et du Arts & Crafts

Bref, Terence Conran multiplie les projets. Au point que l’on en oublierait (presque) sa première carrière de designer. “Il a une formation de designer textile, souligne Joris Thomas. Et dans la première partie de sa carrière, il s’est quand même beaucoup intéressé à la question du motif, du décoratif. Lors de ses études, il s’est plongé dans le Arts & Crafts Movement initié par William Morris, qui a révolutionné cette thématique au Royaume-Uni en imaginant finalement un art total. Et je trouve que Morris et Conran ont des personnalités communes : ils sont à la fois des créatifs et des chefs d’entreprise. […] En parallèle, Terence Conran s’est aussi beaucoup intéressé au Bauhaus. Finalement, il a su faire une certaine synthèse de ces deux mouvements, à travers un univers décoratif, tout en étant fonctionnel et contemporain.” De son palmarès, on connaît, entre autres, la chaise C20 en skaï et acier tubulaire née dans les années 1960, le fauteuil Glove reconnaissable à sa silhouette Space Age ou encore le C8 créé dans les années 1950, doté d’un cône en rotin et osier. Monoprix, ancien Prisunic, lui doit également plusieurs pièces dont un fauteuil récemment réédité par l’enseigne.

Au centre, le coffre orange et à droite, le fauteuil bleu marine de Terence Conran réédités par Monoprix.
Au centre, le coffre orange et à droite, le fauteuil bleu marine de Terence Conran réédités par Monoprix.

Un an après la très triste fermeture du Conran Shop parisien, que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage de Sir Terence Conran ? En plus de la délicate renaissance d’Habitat, les aficionados du Britannique peuvent toujours rendre visite au Design Museum of London, fondé en 1989 par le designer. “Cela ne veut pas forcément dire qu’il était autocentré, mais qu’il a quand même été un acteur important pour sa discipline alors émergente, d’un point de vue marchant comme patrimonial.” suggère Joris Thomas Une belle façon de pérenniser l’idée du design démocratique.


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