« Pour ‘Suite 2046’, je voulais une chambre dérangée, comme après l’amour. » À l’occasion de l’édition de janvier 2026 de Maison&Objet, dont la thématique est « Past reveals future », Rudy Guénaire dévoile une installation immersive qui interroge l’hôtellerie de demain. Entre poésie, humour et critique sociale, le designer y exprime sa vision d’un design narratif, à contre-courant de la standardisation ambiante. Rencontre avec un créateur qui place l’émotion et le storytelling au cœur de son travail.
Une chambre du futur, inspirée par le passé
« On a installé des hublots, ceux que j’ai dessinés pour un restaurant PNY, et y défilent derrière, des paysages futuristes entre nuages et espace intergalactique… » L’installation, née d’une conversation sur la poésie avec les organisateurs du salon, plonge le visiteur dans une atmosphère onirique et légèrement décalée. « Le visiteur traverse des rideaux en velours bleu nuit, un peu à la David Lynch, avant de découvrir des stèles présentant des objets qu’on retrouvera dans la pièce mais commentés avec des textes et des voix. » Une déambulation sensorielle, entre futurisme et nostalgie, inspirée du film 2046 de Wong Kar-wai.
« J’aime les histoires. Une installation, un hôtel, un restaurant, ça doit raconter quelque chose. » L’architecte d’intérieur a donc imaginé une chambre unique, comme abandonnée par un couple, où chaque détail évoque une présence fantôme. « Il y a des clopes écrasées, une nuisette au sol… L’idée, c’est que les gens se sentent transportés, qu’ils ressentent une émotion. »
Manifeste anti-hôtel : « Fumer, c’est sexy »
« J’ai écrit un petit manifeste anti-hôtel qui pourra se lire dans cet espace », reprend-t-il. En avant-première, il nous envoie sa trame dans laquelle l’esprit bravache de Rudy Guénaire réside : « Il nous faut un ryokan japonais qui ne sert pas de café / Il nous faut un hôtel maldivien sans piscine / Il nous faut un spa qui ne promet pas de renaissance / Il nous faut une pension vénitienne où le plâtre s’effrite avec élégance / Il nous faut un camp dans le désert où la poussière s’infiltre partout / etc. ». Et d’ajouter, toujours pour l’hôtellerie de demain : « Il faut pouvoir, par exemple, refumer dans les chambres, parce que fumer, c’est sexy. Et interdire les verres transparents pour l’espresso ! »
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Mais derrière l’humour et la provocation, reste un constat acerbe sur l’hôtellerie contemporaine : « Tout est standardisé, aseptisé. » Pour Rudy Guénaire, « le confort absolu tue l’expérience. À Siwa, en Égypte, les murs sont en sel, les bougies éclairent la chambre… C’est ça, le voyage. » Il dénonce surtout une uniformisation des lieux – où un spritz se boit partout dans le monde -, pensée pour Instagram et les attentes des investisseurs.
L’hôtel idéal : aspérités et imperfections
Tout en questionnant l’hôtellerie de demain dans cette installation, l’archi d’intérieur réfléchit concrètement à ce que serait sa position s’il devait réaliser ce projet : « Je rêve de concevoir un hôtel, parce que ce programme permet d’aller plus loin dans la narration. Les gens y restent plus longtemps, on peut créer une expérience immersive. » Rudy Guénaire plaide pour « le retour de l’inconfort, de la perturbation des sens, de l’imperfection. Quand tes sens sont perturbés, quand il y a de l’aspérité, c’est là que les souvenirs se créent. »
« Le design n’est pas là pour choquer ni pour lisser le monde, mais pour raconter des histoires, provoquer de l’émotion et redonner de l’épaisseur aux lieux. » Une philosophie qu’il applique aussi bien à ses installations qu’à ses projets d’architecture intérieure.
De PNY à Night Flight : un parcours à contre-courant
Le parcours de Rudy Guénaire déjoue les trajectoires toutes tracées. Formé aux mathématiques avant d’intégrer HEC, il aurait pu suivre une carrière classique dans la finance. Pourtant, à la sortie de l’école, en 2013, il co-fonde le groupe de restaurants PNY à l’heure où les Big Fernand et consorts offrent un nouveau terrain de jeux pour le fast-food de burgers. Un projet entrepreneurial qui deviendra surtout, pour lui, un laboratoire esthétique tant ses restaurants revendiquent une architecture intérieure forte.
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Chez PNY (Paris – New-York), Rudy Guénaire s’occupe d’abord de la marque, du choix des emplacements et de la sélection des architectes, collaborant notamment avec Cut Architecture puis Bernard Dubois. Il apprend à leurs côtés et développe l’envie de faire lui-même pour traduire, au mieux, ce qui l’habite. Il prend alors la main sur la conception architecturale, jusqu’à dessiner lui-même six ou sept restaurants avec l’aide d’une équipe de « deux trois personnes », précise-t-il. Une position singulière où il cumule les rôles : dessiner les lieux un jour, gérer les opérations le lendemain
Night Flight : l’aventure créative
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« Officiellement, le studio a deux ans, mais les premiers projets remontent à deux ans et demi. », précise-t-il. Night Flight naît presque par accident, après la publication de ses restaurants PNY et de son appartement personnel. « Les retours ont été positifs, et petit à petit, des demandes extérieures sont arrivées. » Parmi les projets, le restaurant Matsuri et son esthétique futuro-japonisante, le traiteur ovni SuperChina ou un appartement privé place du Panthéon, « un chantier complexe et presque romanesque », où il dessine une grande partie du mobilier sur mesure. Certaines de ses créations sont aujourd’hui éditées par Le Monde Singulier ou La Chance.
Une philosophie : l’intemporalité et le storytelling
La philosophie de Rudy Guénaire pour l’hôtellerie de demain comme pour tous ses projets ? Une tension assumée entre une sensation de déjà-vu et une création contemporaine. Ses influences ? L’esthétique des diners américains, nourrie par un voyage à pied à travers les États-Unis, ou encore le design brésilien des années 1950–60 (Tenreiro, Rodrigues, Zalszupin), qu’il admire pour sa sensualité et sa charge émotionnelle. Il revendique un design qui mélange les époques, refuse l’effet de mode et cherche une forme d’intemporalité. À l’image de Frank Lloyd Wright, qu’il admire pour avoir été à la fois radicalement novateur et profondément conservateur dans l’usage des matériaux.
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« Je veux que les gens se souviennent, qu’ils ressentent quelque chose », conclut-il. Il n’est pas certain que nous puissions nous allumer une cigarette au cœur de la Suite 2046 mais on promet de regarder si les tasses à café sont transparentes.
Installation « Suite 2046 » à retrouver à l’espace ‘What’s New ? In Hospitality’ sur Maison&Objet, du 15 au 19 janvier 2026, Parc des expositions Paris Nord Villepinte.

